Mardi 14 février 2006

 

L’Homme qui me plaisait

  



J’ai rencontré un homme. Et tout de suite il m’a plût.
Il m’a reçu dans son bureau, charmant, riant, électrique.
Nous n’avions pas rendez-vous. J’étais venue de moi-même, avec mes fiches et mes dossiers pour lui proposer un spectacle. Il m’a fait asseoir et a écouté ce que j’avais à lui dire. Pas grand chose hormis « j’ai un spectacle, est-ce que vous cherchez un spectacle? » il m’a répondu que je pouvais le tutoyer.
Je voulais qu’il me prenne dans ses bras, comme ça, immédiatement.
Mais c’était difficile puisque mon mari m’accompagnait. Qu’il était à mes côtés et que certainement il n’aurait pas vu d’un très bon œil le fait que je me précipite sur cet inconnu et que je le caresse comme je le désirais.
Mon mari a compris à cet instant que j’avais envie de lui. Que je le voulais. Qu’il me plaisait.
Ils ont parlé ensemble un bon moment, du spectacle et de ce qu’il contenait et mon regard allait de l’un à l’autre. Il n’était pas question de choisir, de comparer, juste d’apprécier la différence, la dissemblance, juste une rencontre, quelques mots et sourires mélangés, et puis cette attirance à laquelle je ne pouvais échapper.
Je suis une femme. Jeune encore et je n’ai plus d’amants depuis que je connais mon mari. Depuis que nous nous sommes mariés. Pour sceller une histoire qui pourtant n’avait jamais réellement commencée, comme point d’orgue de notre intimité.
Nous faisions de la sexualité quelque fois de façon singulière. Deux corps fuyants dans le plaisir, et deux âmes se retrouvant dans le désir d’autres âmes et d’autres corps aux soupirs lointains, vivant par procuration ces échanges charnels que l’on imaginait. Mélange d’autres êtres qui nous faisaient nous rejoindre nous. L’immense extase de faire à d’autres à travers nous, toutes ces choses qui font naître l’amour.
Mon mari et moi, nous nous voyions peu. Le temps de laisser nos esprits reposer, de composer les gestes et les postures à exploiter, de les inventer avec d’autres visages dans de suaves parfums d’inconnus rêvassés. Voulus, espérés. Comme l’animal avide d’odeur et de goûts, dépossédant de ses chairs suaves et crues un organisme palpitant d’intimistes chaleurs.
Nous étions en accord sans pourtant être d’accord sur d’éventuels sentiments qui pouvaient un moment survenir, naître d’un orgasme fortuit échappé d’une raison, d’une conscience éclairée par quelques envies enhardies à cette cause. De mon mari et de moi il ne restait rien. D’autre. Juste cette connivence liée à la connaissance de nos corps et de leurs défauts.
Nous ne nous aimions pas comme il le fallait. Comme il aurait fallu. Comme aurait dû s’aimer deux personnes liant leur vie d’une façon volontaire, enfin sans que personne n’intervienne dans cet état de fait. Oui, le meilleur nous ne l’avions pas connu et le pire restait donc à venir.
Mais dans cette attitude, cette farouche volonté de s’unir, les autres pouvaient toujours nous vouloir, nous désirer, ils ne pouvaient pas nous posséder.
Ce mariage attestait d’une entente quelle qu’elle soit. Les papiers rangés quelque part, brûlés peut-être par négligence, inexistants pour tout autre que nous et ne se voyant pas. Nous ne les portions pas autour du cou ou d’un doigt cerclé d’or d’argent ou de diamants comme on en rêve.
Seuls nos regards existaient. Un œil cherchant l’autre, la prunelle extasiée pour celui d’autrui, inquisiteur, suffisait à faire comprendre que nos vies étaient mêlées. D’autres marques d’amour nous n’en portions pas.
Alors devant cet homme assis derrière ce bureau nous ne cessions d’entretenir l’œillade voluptueuse, la pupille humectée. Elle révélait à l’homme intrigué cette infime complicité qui n’existait plus depuis bientôt deux années. Un jeu, une habitude, un réconfort dans la bataille à mener pour une union presque trouvée.
Ce n’était pas l’un ou l’autre, il s’agissait de nous deux tout entier.
Pas de frôlements de mains, de peau, de sourires non plus ou alors si discrets qu’immédiatement ils suscitaient pour celui à l’agile capture un questionnement certain.
Et nous nous en amusions.
Notre seul loisir commun désormais résidait en ce jeu.
Sont-ils ensemble ? La réponse était non mais pour les autres elle restait en suspens et de ce fait peu de monde osait s’immiscer dans notre relation. L’homme parlait et mon mari semblait nerveux lorsqu’il l’apostrophait et mon propre corps en était dérangé puisque le locuteur traquait le regard qu’il avait cru comprendre aussi bref et futile qu’il était.
Une femme passa.
Mon mari aimait que je le vois regarder d’autres femmes et elles aimaient être regardées par lui devant moi. D’abord gênées, puis amusées et puisque je valais bien quelques comparaisons, flattées un instant puis séduites souvent. Il choisissait des femmes belles pour ne pas m’offusquer.
Cette fois-là, je baissais les yeux, ne souhaitant pas me soumettre au jeu de la rivalité. Moi j’étais ailleurs, loin de ce regard sans liesse ni volupté. Et mon mari cessa de la regarder mais la femme continuait de chercher ce regard désormais absent qu’elle ne trouvait plus et qui de nouveau m’était destiné.
Je regardais l’homme assis pour une jalousie naissante. Je regardais l’homme qui me plaisait encore et encore plus, jusqu’à ce que celui-ci en soit interpellé.
Il regardait mon mari dans une vague inquiétude, cherchant, à défaut d’une réponse, au moins un acquiescement et mon mari souriait, l’incitant à se laisser regarder.
Mon mari baissa la tête, fuyant un questionnement pressant. Je regardais l’homme qui me plaisait lui lançant des soleils, pleins de petits soleils auxquels il répondait par des soleils aussi, un peu voilés puisqu’il ne pouvait se détacher de ceux que, en dessous, mon mari lui envoyait. Il ne savait que répondre cet homme qui me plaisait à force de regards croisés.
La discussion fut écourtée pour un motif valable mais le regard de l’homme qui me plaisait me confortait dans l’idée que je le reverrais bientôt et à cet instant là- et à cet instant là seulement- mon mari n’y voyait pas d’inconvénients.
La poignée de main fut longue et je voulais qu’il serre mes doigts bien fort, qu’il sente mon annulaire libre du cercle symbolique, et les miens s’attardaient sur le sien vierge d’argent d’or ou de diamant.
Et je vis mon mari qui, un peu en retrait de la scène, secrètement, glissait une bague autour du sien. Marque d’une propriété jusque là masquée.
J’ai simplement souris à l’homme qui me plaisait d’un air de connivence et puis nous sommes sortis.
Les jours d’après je tentais d’oublier l’homme qui me plaisait pour me concentrer sur celui que j’avais et qui miséricordieusement n’arrivait plus à retirer la bague quelques soient ses efforts et tentatives, et, de ce fait, il ne voulait plus que l’on nous voit ensemble. Alors j’en ai mise une aussi pour l’inciter à ne plus m’approcher. Que le rejet soit unanime.
L’homme nous a rappelé, il voulait voir des morceaux du spectacle. Nous sommes revenus, mon mari concentré dans son personnage, il ne me quittait pas des yeux. Sa prestation m’était consacrée même si quelques fulgurances allaient vers l’homme qui me plaisait pour lui montrer qu’il lui plaisait aussi -beaucoup d’hommes plaisent à mon mari surtout ceux qui me plaisent- Nous avons les mêmes goûts en quelque sorte. L’homme qui me plaisait comprit qu’il n’y avait que comme cela que je regardais mon mari comme cela.
Le spectacle l’a exalté, il faut dire qu’il était bon. Le jeu à défaut d’être parfait était irréprochable et l’homme qui me plaisait a applaudi. De ses deux mains et mon mari était ravi. Mon mari s’est approché de moi, m’a enlacé, m’a embrassé et j’ai senti son sexe dur contre moi preuve qu’il était vraiment content. Nous nous sommes tournés vers l’homme qui me plaisait pour avoir son avis, il a sourit. Pour le spectacle ou parce que mon mari était content ou parce qu’il était ravi que je rende mon mari content ou parce qu’il était content lui aussi, ravi que nous soyons contents. Et c’est son regard à lui et puis le mien et puis le sien qui lançaient des soleils.
L’homme s’est levé et a serré les mains, toutes les mains, il a gardé la mienne. Il était très heureux d’avoir vu ce spectacle et de voir que mon mari tout ravi qu’il était ne me regardait plus, alors il m’a regardé à sa place avec au fond des yeux de grands soleils qui rayonnaient au fond des miens.
Il voulait qu’on revienne, que l’on s’installe chez lui un bon moment, il voulait du soleil et voir mon mari content et lui l’était aussi. Je l’ai senti dans ma main. Il était vraiment content. Il n’y avait pas de gêne, mon mari déjà regardait quelqu’un d’autre et l’homme qui me plaisait se contentait dans ma main et dans la sienne il y avait un soleil.
J’ai parlé un peu pour l’intéresser pour lui montrer que je savais échanger par la voix et que les regards je les laissais à mon mari qui regardait jusqu’à ne plus rien voir.
Mon mari est parti, nous nous sommes levés à sa suite et je ne l’ai pas suivi. L’homme qui me plaisait gardait sa main dans la mienne et cela m’a suffit. Mon cœur s’est mis à battre, pourquoi était–il si beau à cet instant ? Je ne pouvais supporter son image, la fixité de son visage, il s’est approché de moi doucement. Il m’a sourit doucement.
Il a placé ses mains chaudes et douces derrière ma nuque, doucement.
Je l’ai embrassé, il s’est approché encore, je l’ai embrassé. Il a posé ses mains sur mes épaules, le long de mes bras. Dans mon dos ses doigts me caressaient l’échine, descendaient, remontaient, descendaient plus bas encore et remontaient dans mes cheveux.
Je sentais ses yeux se promener sur mon corps et puis se détourner. Et j’ai fermé les paupières doucement pendant qu’il me parlait et quand je les ai rouvert la porte aussi était ouverte.
Il m’a laissé partir. L’homme qui me plaisait m’a laissé partir. Sans un mot. Sans promesse de se revoir mais déjà je le sentais en moi et dehors mon mari m’attendait. Inquiet, devinant mon désir. Et j’ai pensé à lui très fort, à l’homme qui me plaisait, si fort si fort que je me suis mise à pleurer. Ses gestes et postures, j’inventais. D’abord il ouvrait mon corsage et m’embrassait les seins. Je pensais à sa bouche, à ses mains, à sa langue, à son sexe, à son corps tout entier qui prenait possession du mien, qui le frôlait, le pénétrait. Et simplement, mon mari m’a pris par la main et m’a glissé sa bague pour se réapproprier mon être. Et plus tard nous avons fait l’amour comme il se doit.

 

 

 

 

 
 

 

mai ... septembre

 

 

      

par Muriel Roland publié dans : Nouvelles
Lundi 13 février 2006

 

 

La Mélancolie des Pierres

 
-Théâtre-
 
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La Mélancolie des Pierres, l’histoire

Après quelques années d’exil, Willa est de retour dans la grande maison familiale. Un malheur est survenu, elle vient de perdre tous les membres de sa famille.
Mais cette famille, même morte, continue de prendre une telle place dans la pensée de Willa, que celle-ci persiste à vivre avec et parmi elle, comme si elle était encore de ce monde…   

 

 
Accompagnement musique :
 
Erik Satie. Gnossiennes n° 1, n° 3, n° 4
 (ou musique originale piano...)
 
 
Décor :
 
L’espace de la scène est partagé en deux. D’un côté le jardin, de l’autre la maison, séparés par une porte-fenêtre.
 
 
  
Distribution :
 
Willa 
Thomas 
Hector 
Solange 
Louise 
Claire 
Laura 
L’Huissier
La mère d’Hector
 
 
Durée de la pièce estimée : 1h30

 
 

Quelques mots :

D’abord il y a une famille. Au commencement de tout. Une famille que l’on peut dire soudée, parce qu’elle ne s’éparpille pas. Elle se déplace ensemble,  formant un bloc contre lequel il est douloureux de se heurter. Cette famille omniprésente qui suggère toute une vie, et au-delà. Comme un arbre aux racines bien profondes, au cœur duquel on se construit et dont les branches généalogiques pèsent leurs poids de réminiscences. Une famille qui jamais ne mourra, ni dans l’esprit, ni dans les faits. Qui fait la pluie et le beau temps, impose un comportement, existe envers et malgré tout et qui sera toujours là.

Ensuite il y a une musique. Du piano. Notes épurées. Et la pièce se déroule comme une partition. Un rythme entraînant l’autre. Dans la continuité.

Il y a une maison aussi, vivante. Personnage à part entière, sa présence seule raconte quelque chose. Cette maison au beau milieu d’un jardin, une belle demeure. Avec des meubles qui entrent et sortent, s’installent à l’extérieur un instant. Elle est le centre de tout.

Il y a des personnages qui dans la comédie dénouent les drames qui se tissent autour d’eux. Dans les rires et les larmes mais toujours avec une certaine légèreté.

Il y a surtout une histoire. Des histoires. Les secrets de famille qui se révèlent tout au long du récit. Et celle d’un enquêteur partit à la recherche de quelqu’un et qui peu à peu va plonger dans son monde jusqu’à le confondre avec le sien. A la frontière de ce que certains nomment folie. Dans une normalité différente.


 


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Dimanche 12 février 2006

Elle allait voir la Mer

 


J’ai rencontré la jeune femme blonde au détour d’une artère. Elle allait voir la mer. Enfin c’est ce qu’elle m’a dit quand je l’ai bousculée. Elle marchait sans regarder devant elle. Sans regarder autour. Elle semblait perdue en de lointaines pensées tristes ou graves puisqu’elle ne souriait pas. Je rentrais de voyage et en la heurtant, ma Valise s’est ouverte à ses pieds. Elle a trébuché sur mes affaires. Je crois que je l’ai trouvé jolie. En cet instant je n’ai pas reconnu la jeune femme de l’affiche. Juste je me suis baissé pour ramasser ma boussole et ma longue vue qui traînaient sur le sol et mon linge éparpillé. Elle a écrasé une chemise. Son empreinte de pas est restée sur la manche. Je ne porte plus cette chemise depuis. Je l’ai accroché dans ma pièce à vivre à une corde, le tatouage scellant la preuve de notre rencontre en évidence pour mes yeux, qu’ils voient toujours le souvenir de cet instant.

La jeune femme blonde s’est baissée et elle a vidé ma Valise de tout ce qu’il y avait à l’intérieur, sauf de la boussole et de la longue vue, de la chemise qui traînaient à terre. Elle a sorti le linge et les effets personnels, ma brosse à dents, quelques livres que je n’ai pas lus. Elle les a pris. Remis dans la Valise après l’avoir débarrasser de tout son contenu. Sans un mot. Je la regardais faire. Je ne comprenais pas. Au lieu de m’aider à ranger, elle retirait mes affaires me les donnant chaque fois comme on offre un cadeau. Avec un sourire mutin. Je ne pouvais pas refuser. Elle me présentait cela avec une telle innocence et puis elle était rapide. Un à un elle m’a tendu mes costumes. Je les ai pris. Qu'est-ce que je pouvais faire d’autre ? Elle a remis les livres à la fin. Elle ne me les avait pas offerts ceux-là. Elle a refermé la Valise. Et puis elle s’est levée et j’ai compris qu’elle allait partir alors je lui ai demandé où elle allait.

- Voir la mer. Je vais voir la mer. Elle est loin ?

J’ai eu un temps d’hésitation qu’elle a dû juger interminable puisqu’elle m’a donné un léger coup de Valise sur la tête pour activer ma réponse. Mais qu’est-ce que c’était que Lamère ? Je n’en avais jamais entendu parler.

- Une grande étendue d’eau.

Ah. Depuis quarante ans que je vivais ici je n’avais jamais vu une grande étendue d’eau. Sauf des bacs de baignade. Les bacs de baignade étaient les plus grandes étendues d’eau que je connaissais et lorsque mon corps y était plongé, ma tête quand-même dépassait. Sinon il y avait les tuyaux par lesquels coule l’eau en permanence et que l’on distingue à travers la paroi lisse du verre. La ville entière est recouverte de ces tuyaux qui s’entremêlent les uns aux autres, à perte de vue.

- Grande comme un bac de baignade ? Comme un tuyau ?

Elle s’est mise à rire, d’un rire pur et cristallin dans lequel pointait tout de même une certaine dose d’insolence.

- Bien plus grande. Infiniment plus grande. Tellement grande qu’on ne peut pas en distinguer les contours. Il n’y a pas de limite.

- A quoi ça sert ?

- A contempler. A rêver. A fuir. D’ailleurs j’y vais. Je pense que c’est par-là.

Elle est partie.

J’avais les bras pleins de costumes, ma brosse à dents, ma chemise, et plus rien pour les ranger. Elle a pris la Valise, et les livres. Elle est partit voir Lamère qui n’existe pas. Ou alors derrière la Palissade. Je n’avais jamais vu ce qu’il y avait de l’autre côté de la Palissade qui entoure la ville. Juste je savais que ma vie se trouvait entre ces pans de murs que je n’avais jamais touché. D’ailleurs je croyais que l’on ne pouvait pas. Et je voulais voir de mes yeux quelqu’un tenter l’expérience. C’était absurde. L’idée même était absurde puisque les murs se rejoignaient au-dessus du ciel formant comme une vaste bulle opaque où l’autre côté n’existait pas.

J’ai ramassé mes affaires, je ne pouvais pas tout laisser comme ça pour la suivre. Le temps de tout rassembler je la voyais s’éloigner, la main frôlant le tuyau sur lequel nous nous étions rencontrés et qui menait jusqu’à la périphérie de la ville. Au bout de son bras ma Valise qui pesait son poids. Je le sais, depuis le temps que je la transporte. J’avais de la peine à la voir partir, nous avions fait déjà plusieurs fois le tour de la ville ensemble. La jeune femme venait de me la voler. Je lui ais couru après. J’avais tout dans les bras et bien sûr je semais des choses. Mais elle marchait vite et je ne voulais pas me faire distancer. J’ai tout lâché. Sauf la boussole, la longue vue et la chemise. Et lorsque je suis arrivé près d’elle j’ai récupéré ma Valise. Enfin, elle était accrochée à son poignet, avec une corde solidement nouée. J’ai voulu retirer la corde mais la jeune femme continuait de marcher et je devais me caler sur son pas. C’était difficile parce que nous n’avions pas du tout le même rythme et toujours il me fallait une respiration supplémentaire avant d’engager ma foulée dans la sienne. Et puis la corde était solide, le nœud semblait indestructible, je ne sais pas comment elle avait pu faire ça. Alors j’ai attrapé la poignée de ma Valise et je l’ai porté pour bien lui montrer qu’elle m’appartenait.

Elle a mis sa main sur la mienne. C’est là que je l’ai reconnue. Comme ça de profil, je me souvenais parfaitement de l’image. L’affiche qui annonçait la coupure. C’était la jeune femme blonde. Je lui ais demandé son nom elle ne m’a pas répondu. Elle continuait de marcher mais le sourire aux lèvres. Avec le recul je me dis que j’ai au moins fait ça pour elle. Provoquer un sourire c’est déjà bien. C’est beau. Même quand il s’agit de celui d’une voleuse de Valise.

Je posais des questions qui restaient sans échos. Je ne pouvais pas la forcer à me parler. Je ne pouvais pas lui couper le bras non plus pour récupérer mon bien, et puis je voulais voir Lamère. Alors je l’ai accompagné jusqu’au bout de la ville, au-delà des habitations. Le trajet me semblait long mais j’ai l’habitude de faire de l’exercice puisque je suis Aventurier. Je passe de quartier en quartier. C’est mon plaisir dans l’existence, même si j’ai conscience que l’on me croit fou à lier. Le danger ne m’apeure pas. Alors rencontrer une jeune femme aussi populaire qu’elle, puisque inévitablement tous les habitants la connaissaient. A cause de l’annonce de la coupure. Et des affiches sur lesquelles elle posait. Qui me parlait de quelque chose que je ne connaissais pas. Qui m’intriguait. Elle m’emmenait là où je n’avais jamais osé aller.

A l’Ecole on m’avait asséné de ne surtout pas toucher à la Palissade, que c’était très dangereux et bien longtemps j’ai eu l’idée de le faire quand-même. A cause de la menace que cela représentait. Et puis les années passant, des menaces plus menaçantes m’ont détourné de cette menace première. Ni l’envie, ni l’idée de toucher de mes mains cette fameuse Palissade ne m’était revenue, depuis. Ce jour-là, c’était pour accompagner la jeune femme. La regarder s’approcher de la menace. Et voir ce qui allait se passer. C’était peut-être ça Lamère.

- Lamère c’est la Palissade ?

Elle m’a lancé un regard en coin en haussant les épaules. Elle marchait de plus en plus rapidement et moi, comme c’était justement la raison pour laquelle je m’apprêtais à rentrer chez moi : pour ne plus marcher, j’ai voulu abandonner mais je ne souhaitais en aucun cas renoncer à cette Valise, dû ais je frapper la jeune femme pour qu’elle la lâche enfin. J’avais les mains prises, alors avec ma respiration et mon tempo d’avance je lui donnais des petits coups de la pointe de mes chaussures dans les chevilles avant d’engager mon pas. C’était probablement ce qui la faisait avancer aussi vite.

J’avoue que, en franchissant les limites de la ville, j’ai eu un grand pincement au cœur. Je lui ai dit. Elle a pris ça pour un hommage sans doute, elle a passé sa main dans ses cheveux. La lumière était plus intense, la tuyauterie ne bouchait plus la vue. Par terre il n’y avait plus que du sable. Et nos pas s’enfonçaient, juste assez pour ralentir enfin la cadence. En face de nous il n’y avait rien d’autre que cette lueur floue. Ce presque blanc opaque. Lamère Palissade. Elle ne m’avait pas répondu.

Nous avons continué un bon moment. En silence. De temps en temps je jetais un regard en arrière pour voir la ville disparaître peu à peu. Devenir grise et opaque, un peu floue et au bout de quelques heures je ne faisais plus la différence entre ce que je voyais devant moi et ce qu’il y avait derrière. Le sable sous mes pieds et le blanc tout autour. Un désert lactescent que je n’avais jamais imaginé. Je ne connaissais que les rues de la ville, ici le chemin n’était pas tracé.

Elle a voulu danser. Elle s’est arrêtée, m’a enlacé de son bras libre et de l’autre, fermement, elle m’encerclait le poignet. Et nous avons tourné, tourné, tourné dans une valse inquiétante avec ce rien autour de nous et cette lumière qui nous cernait de blanc-gris mélangé. Ma tête tournait autant que mes jambes. Je n’arrivais pas à suivre son rythme saccadé, c’est elle qui conduisait. Elle ne se laissait pas faire et moi de toute façon je la suivais déjà depuis une matinée. Elle nous a dirigé et nous sommes tombés.

- Où est la mer ?

Je ne me souvenais plus du son de sa voix. Il m’a surpris. Il était dur et rauque. La nuque plongée au creux du sable, le repos me faisait du bien. J’étais exténué. J’allais baisser les paupières quand son visage est apparu au-dessus du mien. Son regard semblait furieux mais le sourire qui ornait ses lèvres me rassurait. Je le connaissais si bien, il accompagnait mon chemin aux travers des dédales de la ville. Pour les annonces. Pour ces incessantes coupures que l’on subissait, les jours d’insuffisance. Là où nous étions, il n’y avait pas d’eau puisque aucun tuyau ne pointait à l’horizon. J’ai réalisé que j’avais soif. Très soif. Et elle m’a dit que Lamère se buvait.

Alors j’ai souri à mon tour. Et puis j’ai profité. De ce ciel immaculé. De cette absence de tout.

J’ai eu une drôle d’angoisse, soudaine de tout ce vide. Et pourquoi la Palissade était-elle aussi loin ? Combien de temps faudrait-il encore marcher pour l’atteindre ? Elle se mélangeait désormais avec la ville. Elle était tout autour de nous. Partout à la fois. L’idée de rebrousser chemin m’a assailli et puis j’ai pris conscience que l’aller et le retour pouvaient être n’importe où. Elle a pris ma boussole. Je lui ai laissé de mauvaise grâce en la serrant et en la tiraillant un peu au début, pour ne pas lui céder aussi facilement. Elle a regardé l’aiguille et elle a désigné une direction.

- C’est par-là.

C’était ridicule. Cette boussole était réglée sur le centre ville, l’aiguille sur cette position signalait probablement la Place des Myosotis qui se nomme comme ça bien qu’aucune de ces fleurs n’y ait jamais poussé. Il n’y avait que des roses sur cette place et je lui ai demandé si elle les aimait. Pour apaiser mes craintes, pour parler d’autre chose, pour récupérer ma boussole.

- Elle est par-là. Réaffirma-t-elle.

- J’en suis certaine, elle est par-là. Je la sens.

Je l’ai regardé, elle était étrange. Son visage était rigide, les traits tendus, les lèvres pincées. Puis elle a retourné la boussole et elle a pointé le doigt dans une autre direction que la précédente. J’ai compris qu’elle n’avait jamais vu une boussole de sa vie. J’ai ri de la voir si sérieuse et affirmative dans son mensonge. J’ai décidé de la prendre aux mots et d’aller dans son sens. Elle s’est remise debout. J’étais fatigué. Mes pieds me faisaient mal. Ma gorge était sèche. Je souhaitais boire de l’eau et elle m’en a donné. Je ne savais pas d’où elle sortait ça mais elle m’a tendu une flasque et j’ai pu étancher ma soif. Je n’avais pas remarqué qu’elle la portait à la ceinture. Je ne l’avais d’ailleurs jamais encore vraiment regardé, cette jeune femme. J’ai voulu m’éloigner pour l’apprécier dans son ensemble mais je n’ai pas pu puisque qu’une corde maintenait mon poignet. Au sien. A la Valise. Nous étions tous les trois attachés. Et elle s’est remise à marcher droit devant elle, et nécessairement je l’ai suivi.

Elle a jeté ma boussole prétextant qu’elle était cassée et en marchant dessus elle l’a effectivement cassé. J’ai freiné un grand coup pour qu’elle s’arrête mais la puissance de ce corps frêle était incroyable, elle me traînait par le bras. Je ne pouvais pas m’immobiliser, j’ai rattrapé la boussole au vol, il ne m’en est resté que le verre, fêlé.

J’ai pesé aussi lourd qu’un arbre mort, pour ne pas qu’elle puisse me transporter. Et elle me transportait quand-même. J’étais fasciné. Humilié aussi puisque je me vantais d’un physique athlétique et qu’elle était fine comme une feuille de papier. Quel était donc ce prodige ? Bien sûr je l’ai questionné. Et elle m’a répondu qu’elle s’entraînait et c’est tout ce que j’ai pu connaître de cette force de la nature. Elle s’entraînait. Et moi pas peut-être ? Qu’est ce qu’elle croyait ! Et j’ai marché plus vite qu’elle pour la dépasser. Pour la traîner à mon tour. Et elle accélérait pour ne pas être doublée.

Nous avons couru comme ça sur plusieurs centaines de mètres jusqu’à ce que je déclare forfait. J’ai fait fi de mon orgueil et je me suis laissé enlever.

- Vous avez déjà vu Lamère ?

- Une fois.

- Mais où ? Où ? Où vous l’avez vu cette Lamère ?

- La…Mer.

- Et puis ?

Et puis elle s’est tue. Replongée dans son mutisme et moi je n’en pouvais plus. De marcher. De questionner sans cesse, de ces non-réponses. De croire que cette jeune femme savait où elle allait. Je n’en pouvais plus. Je n’en pouvais plus de tout. Je n’en pouvais vraiment plus. J’aurai pu mourir sur place, en cet instant, là, je l’exigeais. J’ai pleuré d’abord. Oui j’ai pleuré. Et puis j’ai fermé les yeux et je me suis endormi.

A mon réveil j’ai vu un gros glaçon devant moi. Je n’avais plus de corde et la jeune femme était assise. Elle touchait la paroi glacée de ses doigts, elle mettait ses mains en visière, pour regarder au travers. Je me suis levé et je l’ai imité.

- Tu vois la mer ?

Je ne voyais rien. Pour moi, la paroi n’était pas froide. Je venais de toucher de mes mains la Palissade. Un de mes désirs d’enfant venait d’être assouvi.

- Moi je la vois. Elle est derrière, elle est juste là. Je la sens.

Comme la première fois ça ne sentait rien. Dans l’air je veux dire. Elle la connaissait déjà. Elle la reconnaissait. Je l’ai poussé pour me mettre à sa place. Et je ne voyais toujours rien. Si ce n’était que la Palissade. L’exacte réplique de ce qui illustraient jadis mes Manuels d’Ecole. C’était magnifique, vraiment.

- Maintenant on rentre.

J’ai voulu récupérer ma Valise mais elle n’était plus là. A perte de vue il n’y avait rien. Pas même un halo blanc de ville. Rien d’autre que la Palissade derrière. Et le néant devant. Je lui ai demandé combien de temps nous avions marché.

- Trois jours et trois nuits.

J’étais abasourdi. Je me suis reculé. Je l’ai regardé. Elle avait l’air normale. Elle était jolie mais elle était humaine, rien de plus. Qui était-elle donc, cette annonceuse de coupure ? D’où venait-elle à la fin ! Je me suis mis à gueuler, à l’insulter, à gesticuler en tous sens. J’ai trépigné à m’en casser les jambes, j’ai hurlé à la mort. Je ne savais pas où j’étais ni surtout en quelle compagnie ! Allait-elle me répondre bon sang !

- Je viens de la mer.

Son seul sujet de conversation, ça se boit, ça se sent, ça se rêve et moi je n’en avais plus rien à foutre de tout ça je voulais savoir qui elle était, elle !!

Et j’ai vu la paroi qui commençait à fondre sous ses doigts. A grande vitesse. J’ai mis mes mains, moi aussi, contre le mur tiède et rien ne se produisait. Elle, elle continuait de s’enfoncer. Comme ça, peu à peu, creusant une espèce de tunnel, dans lequel elle disparaissait.

J’ai crié pour qu’elle m’entende, elle ne disait rien, juste elle plongeait dans la Palissade qui petit à petit coulait en un ruisseau. De l’eau. La Palissade se transformait en eau, à l’endroit où la jeune femme était passée. Brusquement j’ai vu l’autre côté je crois. Je ne distinguais pas grand chose et puis le trou se refermait, impossible de s’y faufiler. Je n’aurai pas eu le temps de toute façon. J’ai passé ma longue vue pour boucher l’ouverture et la Palissade ne l’a pas avalé. Elle restait là, plantée entre deux mondes.

Je n’ai rien aperçu dans un premier temps, et puis petit à petit la jeune femme commençait à apparaître, en s’éloignant. J’ai pu la voir devant une grande étendue d’eau qui n’avait pour limite que celui de ma lentille et elle est rentrée dedans. Puis elle est ressortit. Elle m’a fait un signe de la main et moi je restais ahuri, devant un tel spectacle, avec mes questionnements. Comment avait –elle pu faire ça ?

- Je voulais voir la mer.

J’entendais sa voix.

Elle me parlait. C’était elle qui me parlait ! Je la voyais par ma longue vue. Elle ne pouvait pas être aussi loin, aussi proche. Quelle distance pouvait bien la séparer de la Palissade pour je l’entende aussi distinctement ?

Et puis, je me suis dit que tout était possible, depuis que j’avais rencontré cette jeune femme au détour d’un tuyau j’allais de surprises en hallucinations, et j’ai prononcé un mot et elle aussi, et pour moi c’était incroyable. Elle m’a dit que là où elle était, il n’y avait que la mer et que cela lui suffisait. Elle s’est tue. Un long moment. Elle a disparu. Qu’y avait-il donc là-bas ? J’ai attendu. Je ne savais pas très bien si je souhaitais que la Palissade fonde sous mes doigts pour aller voir la mer à mon tour où s’il fallait ne surtout plus m’en approcher. Une grande étendue d’eau, même sans extrémités, ne m’intéressait pas plus que ça en soit et puis de toute façon cette espèce de glaçon chaud n’avait visiblement pas voulu de moi.

J’ai patienté longtemps d’entendre une nouvelle fois sa voix. Je me suis endormi et à mon réveil ma Valise était posée. Pleine d’eau. A côté de moi dans le sable et j’ai compris qu’il fallait que je m’en aille.

J’ai vécu un enfer, un enfer d’épuisement, de doutes, de fatigue entière et je suis tombé, plusieurs fois. J’ai marché, marché au loin et aussi longtemps que j’ai pu. Je me suis évanoui. On m’a retrouvé aux portes de la ville. On m’a ramassé là. Je me revois raconter cette aventure folle à qui voulait l’entendre et l’on m’ordonnait de me calmer. Personne pour croire à cette histoire inouïe, pas même un hochement de tête, juste quelques soupirs de lassitude d’entendre et d’entendre encore sans fin cette extraordinaire jeune femme blonde. La Valise était au pied du lit. Il y avait les costumes à l’intérieur, ma brosse à dent et la chemise, pliée. La longue vue et la boussole absentes me réconfortaient. Bien sûr que je l’avais vu cette jeune femme blonde. Les livres aussi manquaient.

Je suis rentré chez moi, accrocher la chemise. Dans les tuyauteries de la ville j’ai vu les nouvelles affiches, où tu posais. Pour annoncer la coupure J’ai pleuré. La jeune femme avait disparu de tous les quartiers et il ne restait pas un sourire d’elle. Il devait bien demeurer une affiche, quelque chose, un morceau. J’interrogeais tous les habitants. On me prenait pour un fou furieux éconduit à la poursuite de sa belle. Moi je savais où elle était et dans un premier temps je voulais retourner la chercher, mais je n’aurai pas su quoi faire d’elle. Ni elle de moi. Si j’avais pu traverser la paroi, et puis non, je ne voulais pas. Et puis je ne pouvais pas. Et puis ce n’était pas de ma faute toute cette histoire, moi je rentrais de voyage !

Je me suis reposé. Je connaissais la ville par cœur et cette Palissade n’était pas complètement lisse, il fallait que je m’en assure. Je me suis préparé de la façon la plus extrême qui soit. J’étais en très grande forme alors j’ai refais le chemin, avec une autre boussole, une autre longue vue, des vivres et de l’eau. Mon courage. Ma volonté. Il m’a fallu vingt jours pour atteindre la Palissade. J’ai suivi le contour et effleuré des doigts la paroi tiède qui ne se liquéfiait pas. Et je l’ai vu. De l’autre côté, il faut partir de la tuyauterie à droite de la Place des Mimosas pour la trouver. Elle se baigne dans la mer. De temps en temps elle répond à mes questions. A condition qu’on ne parle pas d’elle. Ni de moi. J’ai perdu beaucoup de temps au début, des questions vaines, pour assouvir ma curiosité d’elle et de ces pouvoirs dont elle avait fait preuve, après notre rencontre. Elle ne se souvenait pas.

Ce que je sais de sa vie. Elle apprend les livres, elle se les récite, elle plonge dans la mer. Je pense que quelques fois elle s’ennuie. Je lui ai demandé si elle avait tenté, déjà de revenir de l’autre côté, elle m’a dit que la Palissade n’avait jamais fondu. Elle a juste essayé. Comme moi la première fois, dans l’espoir que le glaçon ne cède pas.

Je vais la voir, toujours, à l’autre bout de la longue vue. De moins en moins souvent. Encore un voyage, d’adieu sans doute. J’y vais pour la Palissade, et puis aussi pour elle, savoir comment elle va. Tu vois je porte la chemise, j’ai une boussole, donne-moi cette Valise elle me semble bien lourde pour le parcours qui nous attend. Comme je t’ai croisé l’autre soir dans les rues de la ville et que tu avais l’air un peu hagard, je t’ai regardé un peu plus qu’un quidam ordinaire et toi je t’ai reconnu aussitôt. Tu étais le jeune homme de l’affiche. Elle m’a dit qu’un jour où l’autre toi aussi tu voudrais voir la mer, la jeune femme blonde, celle que tu as remplacé. Je suis ici pour ça, et je vais t’y emmener.



Mardi 4 novembre 2003

 

par Muriel Roland publié dans : Monologues

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