Histoires de Plumes

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Narcisse et l’Autre

 

 

Au n°35 de la rue des Alouettes, vivait une jeune femme que l’on nommait Narcisse puisque tout le monde la trouvait fort belle, à commencer par elle.
Narcisse était seule dans la vie, mais ce n’était pas pour lui déplaire. Ainsi pouvait-elle consacrer tout son temps à contempler, inlassablement, dans un vaste miroir, son indéniable beauté.
Mais un matin, qui se voulait être comme les autres, elle vit, là, en face d’elle, dans le miroir, l’image d’un homme qui s’y reflétait.
Elle regarda son propre corps : ses bras étaient bien les siens, ses jambes ressemblaient aux siennes, son visage ne paraissait pas avoir changé, et pourtant, dans la glace il y avait un homme.
-  D’où tu sors toi ?
L’homme ne répondit pas. Il se contentait de regarder Narcisse tandis qu’elle s’agitait devant le miroir.
Du bout des doigts, Narcisse parcourait la surface lisse du miroir. L’homme ne reproduisait pas ses gestes, il la regardait faire, immobile.
- Comment t’es entré là-dedans ? Qu’est ce que tu fais là ? Questionna Narcisse qui examinait consciencieusement la paroi.
-  J’effectue un remplacement.
- Un remplacement ? Un remplacement de quoi ? On peut savoir qui t’a permis de venir ici ? Narcisse posait souvent plusieurs questions à la fois.
-  Personne. Répondit-il, impassible.
Narcisse recula pour mieux contempler l’homme dans son ensemble.
-  Tu es un peu vieux, pas très beau… Qu’est ce que je vais faire de toi ?
-  Je peux te parler.
-  Me parler ? Et me parler de quoi ? Je n’ai pas besoin que l'on me parle moi, j’ai besoin que l’on me regarde !
-  Je ne suis pas ici pour ça.
-  Alors, il va falloir que tu t’en ailles. Dit Narcisse fermement.
-  D’accord dit l’homme. Et il disparut.
Narcisse resta seule devant son miroir vide. Elle tapait du poing contre la vitre et plaçait ses mains en visière pour voir de l’autre côté mais l’homme était parti.
Narcisse passait et repassait devant le miroir qui restait désespérément vide. Sa propre image ne s’y reflétant plus.
-  Il y a quelqu’un ? Revenez, vous m’entendez ? Qui m’a volé ?
Narcisse se jetait contre la vitre mais celle-ci ne se cassait pas.
-  Pourquoi je ne me vois plus ? Qui êtes-vous ?
Elle cherchait des yeux quelque chose qui puisse briser la glace mais il n’y avait rien d’autre dans cette pièce, rien d’autre qu’elle et le miroir.

Narcisse sortit de la pièce et alla frapper à la porte de son voisin de palier.
-  Qu’est ce que vous voulez ? Demanda-t-on au bout de quelques instants, d’un ton bourru.
-  De l’aide. Dit Narcisse, derrière la porte qui ne s’ouvrait pas.
-  Et pourquoi moi, je vous aiderais ?
-  Je ne vous aime pas beaucoup mais vous êtes fort, vous pourriez facilement casser un miroir. Expliqua Narcisse.
-  Moi non plus je ne vous aime pas.
-  Vous ne m’avez jamais vu ?
La porte s’entrebâilla et le voisin se mit à examiner Narcisse.
-  Alors ? Demanda Narcisse en prenant la pose.
-  Maintenant que je vous vois, je vous aime encore moins.
Narcisse haussa les épaules et fit bravement un pas en avant.
- Je suis d’une très grande beauté et c’est pour cette raison que l’on m’a volé mon image…. Mais bien sûr vous ne pouvez pas comprendre…
L’homme ouvrit plus grand la porte de chez lui et sortit sur le seuil.
- Je peux parfaitement comprendre au contraire. Ça m’est arrivé souvent, rétorqua le voisin avec une certaine fierté, mais je ne veux rien faire pour vous. Rajouta-il.
- Tant pis. Dit Narcisse et elle s’apprêta à revenir chez elle.
- La fille partira au bout d’une semaine … Enfin, pour moi, ça s’est passé comme ça… Depuis, je n’ai plus de nouvelles … Elle est chez vous ?
Narcisse se retourna.
- Oui, mentit-elle, elle est nue et elle danse sans arrêt. Vous voulez m’aider à la faire partir ?
Le voisin approuva de la tête et se précipita hors de chez lui.
-  Je la connais… Ce sera plus facile.
Il traversa le palier et entra chez Narcisse.

Narcisse était devant son miroir, et son image ne s’y reflétait toujours pas.
-  J’ai disparu, et depuis ce matin il n’y a plus personne dans ce miroir.
-  Où est-elle ? demanda le voisin.
Narcisse secoua la tête.
-  Disparue elle aussi.
Le voisin fit un pas vers le miroir.
-  Sans un mot d’explication ?
-  Aucun. Et maintenant ce miroir ne sert à plus à rien.
Le voisin s’approcha un peu plus du miroir et sourit de s’y voir.
-  Je m’y vois bien pourtant, et je me trouve superbe. Déclara-t-il.
Narcisse regardait son voisin qui se contemplait, ravi, devant le miroir.
-  Je n’aime pas vos yeux. Dit Narcisse.
-  Ils sont doux.
-  Ils sont froids.
Le voisin tourna vivement la tête vers Narcisse et la toisa.
-  Vous ne vous êtes pas regardée… Dit-il d’un ton moqueur.
-  Justement, là est mon problème. Pouvez-vous oui ou non casser cette glace ?
-  Au risque de m’abîmer ? Dit le voisin qui se couvait des yeux en s’admirant dans le miroir.
-  La jeune fille se trouve derrière. Dit Narcisse.
-  Ce n’est pas une raison suffisante.
-  Parce que vous êtes beau et vigoureux et que vous seul pouvez faire ça...
-  Vous me flattez…
-  Vous n’aimez pas ?
Le voisin haussa les épaules. Il se recula de quelques pas, pris son élan et se jeta contre le miroir. Il passa au travers sans même briser la glace et se retrouva de l’autre côté. Narcisse, éberluée, s’approcha du miroir.
-  Comment avez-vous pu faire ça… ?
-  C’est très douloureux. Dit le voisin.
-  Mais où êtes-vous exactement ? Demanda Narcisse.
-  Je n’en sais rien.
Narcisse tenta à son tour de traverser le miroir, plusieurs fois, en vain. Son corps venait buter contre la glace sans que celle-ci ne cède. Le voisin attendit que Narcisse soit à bout de force, presque assommée, gisant sur le sol, alors, il tourna une poignée et le miroir s’ouvrit.

Narcisse et son voisin déambulaient dans un vaste couloir blanc. Un silence pesant envahissait l’espace. Soudain, l’homme apparut.
-  C’est lui ! Cria Narcisse en pointant sur l’homme un doigt accusateur.
-  Qu’est ce que vous faîtes-là ? Demanda l’homme sévèrement.
-  Qui ça « lui » ? Demanda le voisin à Narcisse.
-  Mais lui ! La jeune fille ! S’écria Narcisse.
-  Sortez d’ici immédiatement vous n’avez pas le droit d’être là. Dit l’homme.
-  Où sommes-nous ? S’enquérait Narcisse.
-  Au royaume des images. Répondit l’homme fièrement.
-  Avez-vous vu la mienne ? Demanda Narcisse.
-  Connaissez-vous une jeune fille ? Demanda le voisin.
-  Je vous raccompagne. Dit L’homme et il les prit fermement par le bras.
- Où est-elle ? Où est mon image ? Demanda Narcisse tandis que l’homme les trainait vers la sortie.
-  Elle ne veut plus vous voir.
Une belle jeune femme apparut.  L’homme d’un signe de tête lui fit signe de partir. La jeune fille exécuta un pas de danse, sourit à Narcisse et disparut. Le voisin freina le pas. L’homme le secoua vigoureusement.
-  Ce n’est pas elle. Dit l’homme.
-  Elle lui ressemble. Dit le voisin en se laissant entraîner malgré lui.
-  Je ne partirai pas sans elle ! Criait Narcisse tout en se débattant.
- Elle ne reviendra pas. Elle est fatiguée de vous. De vous voir. De vous entendre toute la journée. De plus elle ne vous trouve pas si belle.
-  Elle a raison. Je veux rester ici. Les filles sont plus jolies… Déclara le voisin.
-  Vous êtes déjà ici. Dit l’homme et il les poussa vigoureusement de l’autre côté du miroir.

Narcisse et son voisin restaient devant la glace dans laquelle aucun d’eux ne se reflétait.
-  Regardez, dit Narcisse, vous n’y êtes plus non plus… Et elle partit d’un fou rire.
Le voisin s’approcha du miroir et rageusement tapa de toutes ses forces contre la vitre.
-  Voleurs ! Criait-il, rendez-moi mon image !
-  Rendez-moi la mienne ! Ajouta Narcisse.
Le voisin lui lança un regard noir.
-  Décidemment vous ne pensez qu’à vous !
-  C’est que je suis ce qu’il y a de plus intéressant au monde. Expliqua Narcisse.
-  Vous ne m’intéressez pas. Dit-il en la regardant hautainement.
-  Je ne vous crois pas, c’est impossible. Rétorqua Narcisse en frappant du pied contre le sol.
Mais le voisin ne l’écoutait pas. Il tentait de traverser le miroir, en vain. La vitre ne cédait pas.
-  La porte est cassée. Dit une voix qui ne venait de nulle part. N’insistez pas !
-  Mais qui êtes vous ? Interrogea le voisin.
- Nous sommes là pour vous apprendre à vous regarder l’un l’autre au lieu de vous regardez vous-même.
Narcisse et le voisin restèrent stupéfaits.
- Vous ne devez plus vous quitter des yeux. Si vous échouez, vos images ne reviendront pas. Narcisse et le voisin, face à face  s’examinaient l’un l’autre.
-  C’est affreux. Dit Narcisse dans un souffle.
-  C’est horrible ! S’écria le voisin.
-  On ne va tout de même pas se regarder comme ça pendant des heures ! Dit Narcisse.
-  Certainement pas ! S’écria son voisin qui sursauta à la vue d’une femme dans le miroir.
-  Bonjour. Lui dit le voisin et il se recoiffa.
-  Bonjour lui répondit la femme avec une œillade, tandis que l’homme apparut auprès d’elle.
Narcisse regarda le voisin et son double, puis jeta un œil vers l’homme.
-  Et pourquoi c’est moi qui l’ai, lui ? Demanda Narcisse en montrant l’homme du doigt.
-  Vous me vouliez-moi ? Demanda la femme avec un sourire.
-  Non, répondit Narcisse, je me veux moi.
-  Quelle drôle d’idée, dit le voisin, on vous propose mieux et vous n’en voulez pas…Une aubaine comme celle là ne se reproduira pas deux fois…Vous préférez le moche là ? Dit-il en désignant l’homme.
-  Je ne suis pas si laid. Dit l’homme en rajustant son costume.
-  Alors qu’est ce qu’on fait ? dit la femme.
-  Partez, dit Narcisse, on préfère n'avoir rien dans le miroir plutôt que vous.
-  Pardon, dit le voisin, je ne suis pas d’accord.
-  Alors retournez chez vous et emmenez-la. Répondit Narcisse.
Le voisin ne se fit pas prier et quitta la pièce. La femme disparut.
-  Et vous, comment me trouvez-vous ? Demanda Narcisse à l’homme.
-  Commune.
Narcisse s’offusqua.
-  Vous n’avez pas vu mes jolis yeux bleus ? Dit-elle en papillonnant des paupières.
-  Ils ne sont pas bleus.
-  Vraiment ? Demanda Narcisse, inquiète.
-  Et mes jolis cheveux blonds ?
-  Ils ne sont pas blonds.
-  Ils le sont.
L’homme secoua la tête.
-  On vous a menti.
-  Mais… Mais alors, comment je suis ?
-  Autrement, répondit l’homme.
Narcisse effrayée regardait dans le miroir mais ces yeux ne rencontrèrent que ceux de l’homme.
-  Mais à quoi je ressemble moi alors, Demanda Narcisse.
-  Ce n’est pas l’important. dit L’homme.
-  C’est primordial ! dit Narcisse.
-  Vous ressemblez à… A moi.
-  Ce n’est pas possible.
-  Et bien si.
-  Mais c’est terrifiant, vous êtes si disgracieux !
-  Vous l’êtes donc aussi.
-  Partez, je ne veux plus vous voir ! Sanglota Narcisse.
-  Alors vous serez seule.
-  Je préfère ça.
-  Vous ne vous verrez plus, il n’y aura plus personne dans ce miroir. Dit l’homme.
-  J’en suis fort aise.
-  Vous renoncez à votre image ?
-  Pas à la mienne, à vous.
-  Oh moi vous savez, je ne suis qu’une substitution.
-  Vous suppléez mon image ?
-  Exactement. Votre image ne reviendra pas, elle ne veut plus vous voir et elle en a assez d’être tout le temps réclamée.
-  Mon image ne reviendra plus ?
-  Jamais, non. C’est moi ou rien.
-  Vous ne me plaisez pas, je ne pourrais jamais m’y faire. Dit Narcisse en s’effondrant en larmes.
-  Dans ce cas je vous quitte. Dit l’homme et il disparut.

L’homme déambulait dans le couloir. Il s’arrêta devant une porte et l’ouvrit brusquement. Il entra sur une plage. L’image de Narcisse et celle de son Voisin se prélassaient, allongés au soleil.
-  Vous deux… Bientôt fini les vacances… J’en ai ras-le-bol de vos deux lascars…
D’un geste, l’image de Narcisse lui fit signe de s’asseoir près d’elle.
-  Tu ne me ressembles pas beaucoup… Dit-elle tout en examinant l’homme, ils ont du prendre ce qu’ils avaient sous la main… Pourtant, ce n’est pas le choix qui manque.
-  Il y a de plus en plus de monde ici. Déclara l’image du voisin.
-  Et cela ne va sans doute pas s’arranger. Dit l’homme.
-  Plus il y aura de miroirs et plus nous serons nombreux. Soupira l’image de Narcisse.

C’est ainsi que Narcisse du se passer de son image, durant longtemps, longtemps, vraiment longtemps… Car, après avoir été autant sollicitée, son image avait tellement besoin de vacances, que les mois passaient, les années passaient et elle ne revenait toujours pas. Et lorsque son image réapparue, transformée, affaissée, avec autant de cernes et de rides,  ne la trouvant plus si belle, Narcisse n’en voulut plus.

 

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Y a Ahmed qui passe son balai dans tous les recoins dès 6 heures du matin.
Il a aussi une grosse machine, Ahmed, qui lave le sol et qui fait un bruit terrible. L’autre jour, elle est tombée dans les escaliers sa machine, ça a fait un fracas du tonnerre. Ceux qui étaient là restaient les bras ballant à le regarder se dépatouiller tout seul. Ils attendaient qu’il dégage du chemin pour passer. Ahmed tentait de la remonter mais elle était vraiment très lourde. C’est Marlène qui est venue l’aider. Elle a 64 ans Marlène, et une vigueur à ranimer les voyageurs qui baillent en traversant le hall. Elle distribue des journaux à l’entrée de la gare et ce n’est pas de bon cœur qu’elle fait ça, c’est pour manger. Les gens lui prennent ses journaux mais ils s’en foutent, ils les jettent dés qu’elle a les yeux tournés, comme ça, au milieu de la gare, et c’est Ahmed qui les ramasse sans rien dire, il va les mettre à la poubelle prévue à cet effet.
Y a aussi les employés de la gare qui arrivent au compte goutte, jamais à la même heure. Ils entrent dans leurs bureaux et en ressortent 5 minutes après pour aller boire le café. Ils sont tous chefs, chef de quelqu’un ou de quelque chose, ils portent tous le même costume. C’est pour que les voyageurs les reconnaissent, au cas où ils voudraient un renseignement. Mais c’est toujours à Marlène que les gens demandent parce que les autres ne répondent pas, de part leur position de chef ils ont bien d’autres choses à faire, comme entrer et sortir du bureau pour aller Dieu sait où et ils reviennent, pour fermer leurs portes à clef, à l’heure du déjeuner. Il y a bien un bureau des renseignements mais la queue est tellement longue et puis Marlène elle connaît tous les horaires par cœur et elle les aide à trouver leur chemin. Ils disent à peine merci, ils trouvent ça normal, ils fument une cigarette et l’écrasent sur le sol. Alors Ahmed arrive et c’est lui qui ramasse leurs mégots avec son regard qui brille. Parce que sous son bonnet Ahmed, il a un esprit épatant, et de l’humour à en revendre, toujours le mot pour rire, la remarque qui tue mais personne ne fait attention, on ne se doute pas, il n’a pas l’air comme ça avec sa blouse bleue et ses sceaux de détergent.
Y a les trains du matin qui sont souvent en retard et qui ne mettent pas les gens de bonne humeur, alors quand Marlène leur dit bonjour ils baissent la tête pour ne pas se sentir obligés de le prendre son journal. Quelques uns pourtant font le détour, exprès, parce qu’il est gratuit et que pour une fois qu’on leur donne quelque chose ils sont prêt à traverser la ville.
Y a les têtes qu’on reconnait parce qu’elles prennent toujours le même train et qui finissent par lui faire un sourire en passant à Marlène, Ahmed n’a droit à rien, il est juste là pour nettoyer et il fait chier avec sa machine qui laisse de l’eau par terre, les gens rouspètent parce qu’ils manquent de se casser la gueule mais ils râleraient si le sol était sale, alors.
La voix dans le micro on ne sait pas très bien d’où elle vient, sûrement du premier étage. Elle dit qu’il ne faut pas s’éloigner car le train en retard n’aura peut-être pas tout le retard prévu, et le retard il finit toujours par être encore plus long. Ce doit être pour cela qu’on la met à l’étage la voix, pour que personne n’ait l’idée de lui faire avaler son micro.
Il y a des gens qui en entrant dans la gare demande à Marlène où est l’entrée de la gare. Ceux qui cherchent le quai qui est devant leur yeux, ceux qui attendent l’ascenseur alors qu’il est en panne et partent en grommelant avec leur valise dans les escaliers où Ahmed ramasse leurs déchets. Les mouchoirs qui traînent là, les papiers des sandwichs, et les journaux de Marlène.
Y a ceux qui ne savent pas quoi faire en attendant leur train alors ils discutent avec elle. Elle entend tous les soucis du monde Marlène, tous les problèmes des gens mais les siens ils ne les écoutent pas. Ils ne lui demandent pas. Et pourtant elle en a : La police municipale qui passe 3 fois par jour pour vérifier qu’elle est bien sur les dalles qui appartiennent à la gare et non pas sur celles qui dépendent de la voirie. Sans quoi elle aurait une amende. Ils attendent de la chopper mais elle les voit venir de loin et elle se remet dans son coin, même si de là elle ne peut plus distribuer son journal. Et puis il y a son patron qui vérifie à tout bout de champs combien elle en donne et menace de la virer quand elle n’a pas tout écoulé.
Les gens se croisent, sans un mot, sans un sourire. Ils sont inquiets, le train va-t-il partir à l’heure ? Les panneaux clignotent, indiquent un départ, une arrivée. Il y a ceux qui pleurent sur le quai de la gare, et ceux qui sont contents. Ceux qui portent de grosses valises et qui crient à Marlène « vous ne voyez donc pas que je suis chargé ! » quand elle leur propose gratuitement de la lecture pour leur voyage. Alors Ahmed fait une réflexion, à voix basse, et ça la fait rire Marlène, tout ce qu’il dit. Et ça ferait rire aussi des tas de gens s’ils prenaient le temps de l’écouter.
Y a des grèves souvent. Les trains sont annulés. C’est que les chefs et sous chefs et chefs de chefs de la gare ne sont pas très contents. Peut-être à cause du surmenage.
Ceux qui courent et ceux qui vont lentement. Des jeunes des vieux, des gens de tous les âges, c’est qu’il y en a du monde qui prend le train, qui part en voyage. Et Marlène et Ahmed ils restent là, à regarder le train qui s’en va, à se préparer pour celui qui arrive. Il y a une bande de voyous qui traîne. Toujours le même manège, ils arrivent à plusieurs et se dispersent. Vont boire un café, gardent le gobelet et vont faire la manche sur le quai. Dés que quelqu’un quitte des yeux sa valise, hop, ils la choppent et partent avec en courant.
« Demandez le journal ! », on le prend, on le regarde vite fait, il est gratuit, il ne vaut rien, alors on le jette, par terre, de toute façon il y a Ahmed. Il est là pour ça, pour ramasser. C’est grâce à tous ces malpropres qu’il a du boulot. Car, admettons que chacun prenne la peine de jeter ses ordures dans les poubelles et s’essuyait les pieds sur les tapis devant la gare, il s’ennuierait Ahmed. Là, il n’a pas le temps de voir le temps passer, à passer le balai.
A longueur de temps il passe le balai, ou sa grosse machine, il nettoie et les gens re-salissent, il re-nettoie. Marlène lui a demandé une fois s’il avait conscience de faire un travail perpétuel, quelque chose qui ne se termine jamais, c’est bien la première fois qu’elle le faisait rire. D’habitude c’est lui qui la fait rire. Il s’amuse de la vie sans se moquer des gens. Il élimine les traces des voyageurs de passage, il est fier d’avoir du travail quand tant de monde n’en a pas. Même s’il ne consiste qu’à effacer les pas.

 

 

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