
Les Amants Terribles
Je suis passée vous voir sans penser vous trouver là
Au hasard de mes pas
Je suis arrivée jusqu’à vous sans oser m’approcher,
Je vous ai regardé
Dormir, sans paix.
Les oiseaux se sont tus, je retenais mon souffle, mes prières.
Pourquoi ont-ils fait cela ? Est-ce vous, les autres ? Cette révolte. Cette colère.
Alentour j’entendais les saluts,
La joie de certains et l’ennui aussi, les chahuts.
Chacun chez soi,
Seul ou en famille depuis des siècles, des années, quelques mois.
Il y avait des fleurs mais pas pour tout le monde,
Des visites, quelqu’un agenouillé, un autre qui se pressait,
Le silence à la ronde
Un arrosoir plein d’eau
Quelques photos.
Je m’expliquais les vies, ce qu’elles avaient pu être,
Peut-être
J’en complimentais deux - trois qui avaient vécu longtemps
Qui avaient souffert plus que d’autres
Forcément.
Je les ai appelé, hep vous autres !
Savez-vous ce qui se passe chez nous en ce moment ?
Voyez-vous toutes ces guerres inutiles,
Ces victimes inutiles,
Vous tous sous vos monuments.
Des listes de noms, sans causes
Tous les âges, tous, de toute façon alors pourquoi précipiter les choses ?
Les alignements
Sous le soleil éclatant
Sous les ombrages des arbres, ce silence apaisant
J’aime parler dans cet endroit, plaisanter
Et j’espère un rire, un sourire,
J’aime marcher
Et vous lire
A travers quelques dates, quelques plaques laissées
Là pour la mémoire, pour la gloire, à perpétuité.
Il y a des chapelles et un trou commun
Pour ceux dont on ne sait rien.
Je suis arrivée jusqu’à vous et j’ai imaginé l’horreur
La peur
Ma peur m’empêchait d’avancer plus loin.
Je n’ai pas osé passer
Devant vous l’air de rien
La pierre était fêlée.
Je me promenais innocente et j’ai levé le regard, baissé la voix.
J’ai senti qu’il ne fallait pas.
Il y avait une tête de marbre, éclatée.
Il y avait une statue, balayée.
Il y avait le toit qui s’écroulait et le granit déchiré.
Cette tombe était en larmes,
En drame
J’ai vu vos yeux menaçants qui m’interdisaient un mot, un pas de plus,
J’ai entendu votre rage, je me suis tue
Le sol se serait ouvert si j’avais osé
Vous braver.
J’ai entendu : n’avance pas !
Ne viens pas.
Ta gueule.
J’ai entendu : qu’est ce que tu fais là !
Tu ne comprends pas
Toi non plus.
Pour qui te prends tu
A nous imaginer comme ça
Tu ne connais rien de nous, tu ne sais pas,
N’avance pas.
J’ai vu la ferraille plantée dans vos cœurs, vos visages fous et vos lèvres crevées,
Vos ossements séparés.
L’un à côté de l’autre, dans deux cercueils, séparés.
Une petite fille courait dans les allées,
N’y va pas !
N’approche pas,
Ils ne veulent pas.
Ils sont debout,
Devant nous
N’approche pas.
Ils nous tiennent en respect au bout de leurs lances,
Ils font la guerre depuis qu’ils sont enterrés là,
Comme ça.
Ils me parlent, je recule, ils s’avancent.
Va t-en toi, petite fille, plus loin,
Va dire bonjour aux enfants le long du chemin,
Montre leur ce qu’est la vie à sept ans,
Ce que c’est d’être vivant
A cet âge, certains ne savent pas.
Moi je reste là.
Je fais face
Même si la peur m’enlace,
Même si je pleure
De terreur.
Je comprends. Ils me disent, tu vois, notre amour n’était pas possible,
Impossible
Personne n’a voulu,
Nous n’avons pas pu,
Nous l’avons fait quand même.
Tu vois ce qui arrive
Lorsque l’on se croit libre
Que l’on fait ce qu’on veut
Qu’on s’aime
Alors qu’on ne doit pas. Qu’on joue avec le feu.
Ils nous ont mis ensemble, ils n’ont pas pu faire autrement.
Nous l’avions dit,
Nous l’avions écrit,
On les a obligé.
Nos corps enlacés quand ils nous ont retrouvé.
Ils le savaient pourtant.
Et toi
Puisque tu es là,
Encore, puisque tu nous écoute
Crier de l’au-delà
Ecoute.
Nous avons gratté la pierre à main nue
Pour pouvoir nous toucher.
Nous avons soulevé l’alcôve avec nos pieds
Nous avons hurlé
Pour réveiller les autres, qu’ils sortent la nuit pour nous aider
Personne n’a pu.
Ils ont scellé nos sarcophages, d’acier,
A l’un et à l’autre et cette barrière
Tu vois est plantée
Dans la terre
Elle est en fer rouillé
Jusqu’à 10 mètres au moins de profondeur et nos cœurs saignent depuis 90 années.
Nous ne pouvons plus nous embrasser.
Tu vois ce qu’ils ont fait ?
On voulait être ensemble pour l’éternité,
Ils nous ont séparé.
Alors avance maintenant et dis nous
Dis nous
Que tu regrettes cette inhumanité.
Comprends que nous ne cesserons jamais de crier
Pour que l’on sache, que personne ne recommence jamais.
Approche toi de la tombe,
De nos tombes
Et sculpte dans la pierre
Grave jusqu’à la terre
Creuse dans nos âmes, dans nos plaies :
Malgré vous,
Malgré tout,
Ces deux là s’aiment à tout jamais.

Belleville, dimanche 4 juin 2006, 15h30
Le Don Potentiel
Il devait avoir un don. Du genre à exploiter, absolument.
Il l’avait découvert par hasard. Enfin, en faisant l’énumération de tout ce qu’il lui semblait possible de faire. Pour lui un don, c’était un art, forcément. Et il s’était essayé à peu près à tout et jusque là rien n’avait été vraiment concluant. Et puis soudainement, en griffonnant sur un coin de table, dans un jardin qu’il fréquentait quelque fois, il s’était mis à croquer les passants et puis les arbres et quelques bancs, et, ravi, en avait conclu qu’il y avait là une sorte de potentiel.
Ces esquisses étaient assez ressemblantes, suffisamment pour lui donner le courage d’affirmer qu’il savait dessiner. Alors, lorsqu’ il vit une affiche au coin de la rue des coloquintes où il était question d’un concours de peinture, il eut immédiatement l’envie de s’inscrire ce qu’il fit, content de pouvoir explorer son nouveau don.
Il arriva muni de tout un matériel, flambant neuf, et s’assis, piaffant d’ardeur derrière son chevalet. Le thème imposé était « la pluie » et il fallait œuvrer sur le sujet. Pourtant il y avait une courge, posée sur un socle, au centre de la salle. Mais concentré, il sortait ses pinceaux et ses craies, quelques tubes et ébauchait une réflexion sur la pluie, songeait à ce qu’elle évoquait.
Immédiatement un poème lui vint à l’esprit et il se mit à réciter les vers, d’abord dans sa tête, pour lui-même, et puis, content de se souvenir du texte entier, se mit à déclamer, fortement et à haute voix au beau milieu des peintres furibonds qui imploraient le silence. Rosissant de son emportement, il rêva à la femme qui courait sous la pluie, et il griffonna Barbara telle qu’il l’imaginait. Puis il s’éloigna un instant pour contempler son ouvrage. Nuancé quant à la qualité du dessin mais attendri par cette femme ruisselante et malgré tout souriante, il s’attacha sur-le-champ à lui peindre un vêtement pour la couvrir, à cause de la pluie. Et plus l’ondée se faisait abondante, plus il grossissait les couches du manteau, pour l’abriter de l’eau qui débordait.
Il peignait la pluie, la femme et l’imperméable avec une telle facilité que cela tenait du miracle. Et tout à sa composition il jetait de temps à autre quelques regards inquiets à son voisin qui lui peignait la courge.
Mais à force de couvrir et de recouvrir sans cesse Barbara, elle disparût.
Lorsqu’il eut terminé il resta immobile, perplexe devant son barbouillage.
D’abord cette femme qu’il ne connaissait pas, et ce porche sous lequel celle-ci s’abritait qui prenait toute la place et le ciré qui la cachait tout à fait. Et puis cette pluie grise qui venait figer l’ensemble. C’était d’une laideur infinie, d’une platitude certaine.
Il n’aimait pas cette toile, mais l’heure de fin était proche, le temps lui manquait de tout recommencer.
Désemparé, il posa crayons et pinceaux pour déambuler un instant dans la salle, considérant le travail des autres qui pour la plupart peignaient des courges. Il vit des forêts de courges, d’énormes et de minuscules courges, quelques gouttelettes et il trouvait ça bien. Mieux que lui en tout cas, que ce qu’il avait fait. Il n’avait pas sa place dans ce concours. Lui-même avait échoué, maudit don potentiel, il n’en était donc rien.
Il tint la femme pour responsable et subitement pris d’une magistrale colère il projeta ses tubes sur la toile, broyant les couleurs fougueusement jusqu’à ce que celles-ci crachent tous leurs pigments, leurs matières, il lâcha ses pinceaux et étala la pâte à même la main, en regardant la courge.
Une autre femme apparût, au centre, à travers les gouttes, mais non, c’était bel et bien la même. Elle avait la figure triste mais tant pis. Etrangement l’ensemble faisait un tableau presque joli en tout cas fortement émouvant. Il était subjugué par ce qu’il venait d’accomplir. Il n’en croyait pas ses yeux. Tout cela ressemblait enfin à quelque chose et confiant, il alla porter son tableau.
Au milieu des autres peintures représentant des courges, on ne distinguait que la sienne, éclatante de mille couleurs et déjà le jury s’extasiait, se rapprochait de la toile commençait à s’interroger, à s’emballer puis à le complimenter. Son don potentiel était donc bien un don réel. Il venait d’accomplir une œuvre majeure, il en était certain et refusa de la laisser là. Et il s’enfuit du concours avec sa toile sous le bras et la courge aussi, au cas où. Son don potentiel à exploiter il allait montrer de quoi il était capable.
De retour chez lui il ne se lassait pas de contempler la femme, de l’admirer. Il l’accrocha dans son salon au-dessus du sofa, confortablement installée là. Il lui parlait, lui prédisait une belle vie, tous les deux ensemble. Lui peindrait, facilement puisqu’il avait un don et ils s’offriraient un jardinet où tout y pousserait, sauf des courges. Il la trouvait belle cette femme, sa femme, belle mais triste cependant, à cause de la pluie certainement, alors il voulut sécher ses larmes, arrêter cette pluie et lui peindre un sourire.
Et il se remit à la tâche, à l’aide de ses couleurs par-dessus, et le tableau finalement ne ressemblait plus à rien. Il tenta maintes et maintes réparations sans succès. Il rappela à l’ordre son don potentiel qui en cet instant là lui faisait défaut. Mais rien de rien. La toile était fâcheuse.
Certes la femme souriait mais était-ce suffisant, pour une œuvre majeure, surtout pour une œuvre majeure ? Même les gouttelettes s’étaient transformées, semblables maintenant à des petites courges. Une pluie de courges, à peine ressemblantes qui plus est.
Les jours suivants il essaya et ressaya encore, ne faisant qu’enlaidir davantage le tableau.
Alors il prit une autre toile et il recommença. Mais il ne fit que recopier ce qu’il avait déjà fait. De bien pâles reproductions. Et cette femme qui revenait tout le temps, et qui souriait, c’était infernal !
Tiens, il la transforma en courge pour lui apprendre. D’ailleurs elle n’était pas si mal cette courge. Finalement il avait bien un don. Il avait un don pour les courges, mais il ne voulait pas d’un don pareil, de quoi aurait-il l’air ? Il se sentait misérable. Il n’arrivait à rien. Alors il décida de passer à un autre sujet.
Et chaque nouveau sujet lui rappelait un poème qui lui rappelait une femme, et c’était toujours la même qui revenait.
Il tenta maint et maint thèmes, tels que la nuit, la vie, le cri, et chaque fois ses toiles se ressemblaient. Et en plus cette même femme au maudit sourire figé qui enlaidissait la toile ! Même dans les monochromes elle apparaissait, là, derrière. Sur chacun des tableaux qu’il entreprenait. Sauf une fois, quand il s’est mis à peindre des courges. Mais il ne voulait pas peindre des courges toute sa vie. Il préférait chercher un autre don potentiel que celui-ci qui l’obligeait à peindre des courges.
Il décida de retourner au concours, à cause des sujets imposés. Puisque cela ne viendrait pas de lui, cette femme disparaîtrait pour de bon, elle et son sourire mauvais.
Il s’y rendit avec le portrait de la femme, celui de son premier tableau. Pour s’en libérer de cette femme, une fois pour toute, pour la rendre, puisqu’ils en avaient voulu. Et puis cela tombait bien parce que le sujet c’était « une femme » et qu’il avait déjà la sienne.
Il entra, et la déposa simplement mais le jury n’en voulait pas. Il voulait qu’il peigne sur place. Alors il posa calmement sa toile sur un chevalet et simplement il peignit une courge. Puisqu’il savait le faire, ah !
Il n’a pas eu de prix. Il était hors sujet certainement.
Et il s’en fichait complètement de perdre ce concours, lui, la peinture ça le lassait. Et puis il avait bien d’autres dons, pour le jardinage par exemple. Un vrai don celui-là, à exploiter certainement.
1991-2001
Cette nouvelle se décline en plusieurs versions
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