Histoires de Plumes

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Tu as vu l’heure ?


Non pourquoi quelle heure est-il ?


Tu n’as pas de montre, d’horloge, de réveil ?


Je n’ai pas besoin de tout ça, je me guide au soleil.


Le ciel est gris, il pleut depuis ce matin, ce doit être pour ça que tu es en retard.


Tu m’attendais ?


Évidemment. On avait rendez-vous.


On s’était juste dit comme ça qu’on se voyait, je n’ais rien noté, tu ne me l’as pas rappelé.


Je croyais qu’il n’y avait pas de ça entre nous.


Parce que tu penses que c’est facile, de lancer une invitation, d’en recevoir une, sans une carte, un mot, une adresse, un numéro, sans que tu me dises ne serait-ce qu’à mi-mots tel jour tel endroit.


Tu sais tout de moi. Donc tu sais quand je veux te voir et c’était aujourd’hui.


Demain peut-être ?


Non c’était aujourd’hui.


J’ai laissé passer l’heure, il est juste minuit…


Alors c’était hier.


On avait rendez-vous et tu ne m’as rien dit !


J’ai dit je veux te voir.


Tu penses que ça suffit ? Je veux te voir et on se voit, c’est ça ?


Oui.


Bon, on se voit quand alors ?


Aujourd’hui.


A quelle heure ?


Avant minuit.


Il est minuit.


Alors il est trop tard, c’était hier. Hier ce n’est pas aujourd’hui.


J’ai donc manqué le rendez-vous.


Ce n’est pas la première fois. C’est à chaque fois pareil. Je te dis qu’on se voit, tu ne viens pas, on ne se voit pas, et je t’attends quand-même.


Mais là on peut se voir.


Il est minuit. J’avais dit aujourd’hui, le temps que tu viennes on sera demain et moi j’attends depuis hier.


Prenons un autre rendez-vous.


Pour quand ?


Pour quand tu veux, il suffit de me le dire.


Mais quand je te le dis tu ne m’entends pas, tu ne t’en souviens pas.


Alors ne me dit rien. Viens, viens juste au rendez-vous.


Mais tu n’y seras pas.


Peut-être. Mais à force d’aller au rendez-vous, un jour, je finirai par y être.


Pourquoi ?


Parce qu’on a rendez-vous, parce que je sais que l’on a rendez-vous, même si je n’ai pas le lieu, ni l’heure, je sais que tu m’attends.


Comment sais-tu que je t’attends ?

 
Tu me l’as dit.


Et tu viendras ?


Oui.


Et tu sauras où je suis ?


Oui.


Comment ?


En venant au rendez-vous. Si tu n’es pas là c’est que ce n’est pas là.


Et l’heure ?


Avant minuit pour le jour J, après pour celui d’après. Tu vois que ce n’est pas très compliqué au fond d’avoir un rendez-vous.


Oui, il suffit de se donner rendez-vous.




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Au bout de combien de temps tu l’emplâtres la nature ?
Trois années je crois, le temps de voir défiler les saisons, d’être surpris par les tons changeant qu’elle propose, mais après l’émerveillement passé, lorsqu’on s’attend à revoir ce qu’on a déjà vu, et surtout encore après quand on a déjà vu et revu…
Tu l’emplâtres ?
Je l’emplâtre.
Comment ?
D’abord je commence à la prendre en grippe, à ne plus vouloir sortir, à détester les bourgeons, les roses écloses et les cerises au fond du jardin je ne vais même pas les ramasser, j’attends qu’elles pourrissent sur l’arbre en patientant de le voir pourrir lui aussi.
Tu n’aimes donc pas les fruits ?
Ni les fruits, ni les plantes vertes, ni les fleurs sur les rebords des fenêtres.
Tout cela ne me semble pas normal.
Pourquoi ?
De ne pas aimer la nature, c’est un peu comme se renier soi-même. Que serait le monde sans la nature et tout ce qu’elle contient, qu’elle produit, qu’elle offre ?
Une ville.
Tu voudrais voir la planète se transformer en une vaste ville ? Du béton, du goudron, des fumées nauséabondes et des rues remplies de monde…
Oui.
Tu voudrais ça ? Tu voudrais voir ça ?
On le verra, un jour ou l’autre c’est ce qui nous attend. Parce qu’il y a toujours plus de gens il faudra toujours construire plus, inévitablement.
Et la nature te manquerait ?
A ce moment-là, évidement.
Donc tu emplâtrerais la ville.
La ville aussi sûrement.
Comment ?
D’abord je la regarderais s’enliser dans la grisaille qu’elle provoque, ensuite je grillerais des feux rouges pour entraîner des accidents, et puis je couperais les câbles électriques qui alimentent les immeubles, et après je planterais des arbres.
Des arbres ?
Pour que leurs racines soulèvent les routes et les maisons, et que la nature recouvre tout et totalement.
Au bout de combien de temps ferais-tu une chose pareille ?
Trois ans. Le temps de me lasser de voir les passants courir sur les trottoirs avec leurs parapluies, d’attendre l’ouverture du bar et la fermeture de la boîte de nuit. De ne plus supporter la proximité et le bruit. Ah, je rêverais de la nature tiens !
Que tu emplâtrerais au bout de trois ans.
Voilà.
Qu’est ce qu’il te faudrait alors ?
Un peu des deux.
Un peu des deux en alternance ? Trois ans de nature et trois ans de ville ?
Non les deux imbriquées l’une dans l’autre tu vois. Tu ouvres ta porte le matin et tu regardes le soleil s’éveiller sur la campagne, tu sors boire ton café au zinc du coin en lisant le journal, tu respires la forêt, tu déambules anonyme dans les rues, tu lèves la tête vers les étoiles et tu vas dans des soirées, tu rentres en cheval ou en taxi. Tu choisis.
Et si tu ne peux pas avoir les deux, tu deviens acariâtre ?
Oui. Et je m’emplâtre.

 

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