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Actualité

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Le roman "Cinema s' Trip - Chronique du Tournage d'un Film", vient de paraître aux Editions 1 Artiste.

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Monologues

Passé Simple

 

 

 

Max, j'ai passé une bonne soirée. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vu ça. De mes yeux je veux dire. Des jeunes gens danser une nuit durant.

De mon temps cela ne se faisait pas. Il y avait des bals bien sûr et quelques dîners où l’on valsait avec un partenaire, toujours le même, que nos parents avaient choisi. Que l’on trouvait gentil pour ne pas leur déplaire et que l’on épousait s’il vous tenait la main assez fermement. Oh oui bien longtemps que je ne me suis pas tenue debout pour danser, ni même sur mes trois jambes sans l’aide de cette canne qui me sert de tuteur et qui me conduit vers la fin de ma vie. Proche maintenant puisque le temps défile vite et qu’il est rare de nos jours d’atteindre les cent ans que j’ai eu cette semaine. Jeudi. Il n’y avait pas classe et pourtant la petite n’est pas venue me voir. M’embrasser. Je l’ai attendu, derrière la fenêtre guettant sa silhouette parmi les passants. C’est là que j’ai vu le jeune homme. Celui qui portait dans ses bras la couscoussière. Au début, cela m’a simplement intriguée parce qu’il n’avait pas l’air de savoir où aller. Il prenait une direction, une autre, il se trompait de route ou il ne se souvenait plus comme moi. Les trous de mémoires sont effrayants. Je t’en ai déjà parlé souvent, ils surviennent et. Je ne m’entends plus répéter les choses une seconde fois. Je t’ai dit déjà pour l’homme à la couscoussière ? Je ne sais plus. Il ne reconnaissait pas son chemin. Il marchait d’un pas hésitant en frôlant le sol pour ne pas laisser de traces de semelles sur le trottoir. Droit devant lui comme un automate. Une sorte de pantin déguindé. Il tenait dans ses bras la couscoussière. C ’était drôle. Il me faisait rire avec sa couscoussière comme ça et je me demandais ce qu’il pouvait bien y avoir à l’intérieur. Sous le couvercle. Du couscous évidemment et bien non. Ce jeune homme ne pouvait pas transporter du couscous. Il avait l’air inquiet. De temps en temps il s’arrêtait quand il avait perdu son chemin. Il allait en arrière. A reculons il retournait au point de départ. D’où il était venu. En fait je ne me souviens plus très bien à quel moment je l’ai remarqué. Je cherchais la petite. Je guettais toutes les jeunes filles aux cheveux bruns comme les tiens. Il est passé sous ma fenêtre. Juste derrière les chrysanthèmes que tu m’as apporté la dernière fois. J’aime bien tes visites. Tu ne viens pas assez souvent. Je l’ai aperçu derrière les fleurs qui glissait avec sa couscoussière. Ce qu’il m’a fait rire je t’assure ! Moi je croyais qu’il allait tomber, penché comme il était ! Elle devait être lourde à porter cette couscoussière avec ce qu’il y avait à l’intérieur. Alors quand il s’est arrêté juste là, tu penses, je me suis courbée un peu plus en avant pour regarder sous le couvercle puisque qu’il l’ôtait à chaque fois. Chaque fois qu’il se trompait de chemin il posait la couscoussière, il soulevait le couvercle. Il regardait à l’intérieur. Il avait l’air content. Comme la petite quand je lui donne de l’argent pour qu’elle s’achète des bonbons même si je sais qu’elle n’a plus l’âge maintenant qu’elle est maman. J’ai voulu me lever mais je suis retombée en arrière, plusieurs fois. Impossible de me mettre sur mes jambes pour voir le jeune homme à la couscoussière. J ’ai dû arracher les fleurs. Au début je n’ai retiré que les têtes mais ça n’a pas suffit. Je les ai déplantées, il faudra m’en remettre d’autres. C’était plus gai avant. Je voyais un peu de couleurs puisque tu as eu la bonne idée de ne pas les avoir choisi blanches, comme celles de mercredi dernier. C’est en tirant sur une tige que le pot a glissé. Les racines refusaient d’être déterrées, elles ne lâchaient pas prise, j’ai dû secouer un peu trop fort et le pot a chuté. Et ça a fait un bruit incroyable. Un fracas terrible. Tu aurais entendu ça ! D’ailleurs les passants se sont tous arrêtés. Tout le monde se demandait ce qui avait causé un raffut pareil et moi je savais ce que c’était. C’était mon pot de fleurs. Je ne pensais pas qu’un pot de fleurs puisse faire autant de bruit en heurtant un trottoir même du dernier étage. Même si c’est très haut. Plus personne ne vient me voir à cause de ça. Autant d’escaliers à grimper décourage. Il faut être vigoureux pour venir jusqu’ici. Moi de toute façon je ne peux plus ni monter ni descendre. Je reste là. Et toi tu viens. Tu fais semblant de m’écouter. Si, tu fais semblant je le vois. Tu penses à ce jeune homme de l’autre soir qui a dansé à côté de toi. Parmi tous ces jeunes gens il n’y avait que lui que tu regardais. La musique était un peu forte mais ça m’a fait du bien d’entendre autre chose que le silence et le bruit de la rue. Ce pot de fleurs quelle résonance formidable ! Un vacarme ! J’avais la place pour passer la tête entre les barreaux de la rambarde puisque j’avais retiré les fleurs et que leur pot n’était plus là; et j’ai vu qu’il était tombé dans la couscoussière. L ’homme avait soulevé le couvercle, et le pot a atterrit dedans. Peut-être qu’il a cassé quelque chose. Certainement. Et bien le jeune homme a simplement refermé le couvercle et il est repartit emportant sa couscoussière à bout de bras, qui pesait bien plus lourd à cause de mon pot nécessairement, sans même en paraître perturbé. Il devait être complètement sourd puisque moi-même j’ai entendu le bruit de mon pot, et puis aveugle aussi. Pour ne pas s’apercevoir que quelque chose était entré dans sa couscoussière à la place de ce qui d’habitude s’y trouvait. Il a reprit sa route, qu’il ne trouvait toujours pas. Tu veux un biscuit ? Tu me les as apportés lundi et tu vois, il n’en reste presque plus. Ma gourmandise me perdra. Quelle connerie. Je préfère mourir la bouche pleine de friandises. Ce sera pour bientôt tu verras. Quel jour sommes-nous déjà ? Mardi ? J’ai dû exagérer. De toute façon il ne sert à rien de s’astreindre maintenant bah. L’homme à la couscoussière est repassé. A force de revenir sur ses pas. Il a posé sa couscoussière, il a soulevé le couvercle et là j’ai pu voir à l’intérieur puisque je l’attendais. Mais j’étais trop loin. C’est haut tout de même le dernier étage. Il faut en gravir, des marches, pour venir me chercher. Ou plutôt me trouver puisque je ne peux être nulle part ailleurs qu’ici. Sauf en bas. Si je sautais par la fenêtre pour remplir la couscoussière à la place des fleurs que je lui envois. Je ne suis pas très adroite. La dernière fois certaines se sont écrasées sur le trottoir, il me semble, à moins que ce ne soit la pluie. Peut-être que l’une d’entre elle lui est parvenu je ne sais pas, je n’ai entendu aucun bruit. Autre que celui de la rue où les passants passent à l’infini. Il faut que je guette la petite. Elle ne devrait plus tarder. Son fils va bientôt se mettre en ménage avec une jeune fille plutôt gentille, qui ne parle pas beaucoup mais je ne l’ai jamais rencontrée. Il paraît. On m’a dit. J’ai cru comprendre. Tiens regarde, le voilà. Il n’a toujours pas trouvé sa route, tu le vois là avec sa couscoussière ? Cette fois je vais lui lancer un biscuit. Peut-être qu’il aime. Vendredi il n’a pas refusé mes chocolats en tout cas. Tu vois comment il fait. Hop il soulève le couvercle, il regarde à l’intérieur et qu’est ce qu’il y a ? Dis-moi toi qui es grande ! Il lui ressemble hein ? A celui de l’autre soir à côté de qui tu dansais. Je pourrais lui jeter quelque chose qui t’appartienne pour qu’il sache où tu es mais il sait. J’ai compris son manège, tes visites, ces fleurs, ces biscuits, ces chocolats, toi qui n’es pas venue depuis si longtemps ma petite, comment t’appelles-tu déjà ? Je n’ai jamais aimé ton prénom alors j’essaye de ne pas m’en souvenir. Parce que plus tu vas loin dans l’existence et plus le passé te semble beau. Les mauvaises choses se transforment et finalement il n’y a plus que de belles choses qui restent. Le passé devient le présent et le présent n’a plus que le goût de ces biscuits qui décidément sont trop sucrés. Reste la mémoire lorsque la tête le permet. Ça me fait très plaisir de te voir. Tu reviendras dimanche pour la fête, avec tous tes amis ? Ces jeunes gens qui dansent me réjouissent, et puis je commence à me lasser de cette couscoussière et de ce qu’elle contient. J’ai déjà tout imaginé, plus rien pour me surprendre. Il faudrait qu’il parte, qu’il retrouve sa route ce jeune homme maintenant. Depuis plusieurs mois qu'il arpente ces trottoirs et que je lui donne mes rêves. Je pourrais lui indiquer le chemin mais je ne sais pas s’il m’écoutera. On écoute rarement les vieilles personnes qui répètent sans fin les mêmes histoires. Pour meubler les silences. Pour oublier la consternation et l’inquiétude, la lassitude. Pour ne pas voir couler les larmes des yeux de ceux que l’on aime et qui ne comprennent pas encore à quoi sert une couscoussière.



Dimanche 2 novembre 2003


 

 

Maris et Femmes

 

 

 

 

 

 

 

 

D’une manière générale je ne vois pas les femmes des autres, souvent c’est elles qui commencent. J’avoue que je finis toujours par les regarder, ensemble, savoir si ils vont bien ensemble, si leur amour se comprend, si leur bonheur se lit sur leurs visages, si ils sont heureux d’être ensemble. Et puis elles me provoquent, me sourient d’une étrange manière. Un regard en dessous, un frôlement de main, une parole déplacée pour l’autre mais juste pour moi. Ils savent que je ne vais pas en rester là. Ils le savent tous alors pourquoi viennent-ils me narguer avec leur femme si ils en veulent encore, si ils veulent la garder pour eux, si ils sont bien ensemble. Si je ne la prends pas leur femme ils se vexent, si je l’emmène avec moi ils m’en veulent, si je leur dis non elles me suivent, si je leur dis oui elles le disent à ma femme. Et leurs maris ne disent rien, juste ils vont chercher ma femme, un regard, un frôlement de main, une parole, quelque fois ils se servent et le font savoir à leur femme, sans le dire à la mienne. Quelque fois elles me courent après, dans les rues, elles courent à perdre haleine avec leurs talons qui claquent sur le trottoir sous sa fenêtre, pour qu’elle entende. Quelque fois elles lui envoient des photos de n’importe quelle époque et elles disent que c’était hier, lorsqu’elle est allée boire un verre, chez un ami. L’ami n’oublie jamais de m’appeler pour me dire ce qu’ils ont fait puisque sa femme était sortie, qu’elle était avec moi. Que je leur ai prise. Et que c’est pour ça, uniquement pour ça qu’ils ont fait venir ma femme et qu’ils la raccompagnent sous ma fenêtre, pour que je les voie. Les femmes des autres sont encombrantes, d’abord parce que je n’en veux pas, sauf s’ils insistent, je ne voudrais pas non plus perdre des amis. Et puis à force de détourner ma femme, je n’en ai plus de femme alors je prends les leurs. Puisqu’elles sont là, sous ma fenêtre. Avant ou après il faut toujours qu’elles passent sous ma fenêtre et sous celle de ma femme pour savoir où sont leurs maris. Quelque fois elles me supplient, se jettent sur moi pour faire comprendre à leur mari que quelqu’un veut bien d’elles, puisque pas lui. Lui regarde ma femme. Ils veulent ma femme parce que c’est la mienne, parce que quand je ne passe plus voir ma femme ils ne viennent pas la voir non plus, personne ne passe sous sa fenêtre alors elle reste là, à attendre que je passe mais si je passe quelqu’un me suit ou me précède. C’est comme cela qu’elle sait que je suis encore en vie. ça la rassure de voir du monde, en fait, sous sa fenêtre. Mais ce qui les ennuie, ces femmes, c’est quand ma femme ne prend pas leur mari, elles n’ont plus de raisons alors de prendre le sien. Donc elles racontent à leur mari tout le mal qu’elles pensent de ma femme ce qui les fait venir sous sa fenêtre, et je les vois. C’est souvent de cette manière là que j’apprends qui est leur femme, quand leurs maris sont sous la fenêtre de la mienne, qu’il la regarde, qu’ils rêvent à elle et qu’ils la veulent soudain. Ils feraient tout pour ça et ils le font alors leurs femmes le savent et elles en veulent à ma femme et moi aussi je lui en veux, et elle m’en veut aussi de passer sous sa fenêtre suivie par d’autres femmes. Si ils étaient heureux ensemble, je passerais sous la fenêtre de ma femme et elle passerait sous la mienne et à force d’être deux âmes errant toutes seules sans personne ni avant ni après, peut-être aurions nous l’idée de nous mettre ensemble tous les deux. Et de rester ensemble. Et de ne plus regarder ni les femmes des autres ni les maris des autres, et de faire l’amour ensemble parce que faire l’amour c’est bien avec quelqu’un qu’on aime. Il faudrait toujours faire l’amour et puis se marier avec celui qu’on aime, avec celle qui nous aime, et puis de faire comprendre aux autres de nous laisser ensemble.

 

 


Samedi 22 juillet 2006

 

Elle allait voir la Mer

 


J’ai rencontré la jeune femme blonde au détour d’une artère. Elle allait voir la mer. Enfin c’est ce qu’elle m’a dit quand je l’ai bousculée. Elle marchait sans regarder devant elle. Sans regarder autour. Elle semblait perdue en de lointaines pensées tristes ou graves puisqu’elle ne souriait pas. Je rentrais de voyage et en la heurtant, ma Valise s’est ouverte à ses pieds. Elle a trébuché sur mes affaires. Je crois que je l’ai trouvé jolie. En cet instant je n’ai pas reconnu la jeune femme de l’affiche. Juste je me suis baissé pour ramasser ma boussole et ma longue vue qui traînaient sur le sol et mon linge éparpillé. Elle a écrasé une chemise. Son empreinte de pas est restée sur la manche. Je ne porte plus cette chemise depuis. Je l’ai accroché dans ma pièce à vivre à une corde, le tatouage scellant la preuve de notre rencontre en évidence pour mes yeux, qu’ils voient toujours le souvenir de cet instant.

La jeune femme blonde s’est baissée et elle a vidé ma Valise de tout ce qu’il y avait à l’intérieur, sauf de la boussole et de la longue vue, de la chemise qui traînaient à terre. Elle a sorti le linge et les effets personnels, ma brosse à dents, quelques livres que je n’ai pas lus. Elle les a pris. Remis dans la Valise après l’avoir débarrasser de tout son contenu. Sans un mot. Je la regardais faire. Je ne comprenais pas. Au lieu de m’aider à ranger, elle retirait mes affaires me les donnant chaque fois comme on offre un cadeau. Avec un sourire mutin. Je ne pouvais pas refuser. Elle me présentait cela avec une telle innocence et puis elle était rapide. Un à un elle m’a tendu mes costumes. Je les ai pris. Qu'est-ce que je pouvais faire d’autre ? Elle a remis les livres à la fin. Elle ne me les avait pas offerts ceux-là. Elle a refermé la Valise. Et puis elle s’est levée et j’ai compris qu’elle allait partir alors je lui ai demandé où elle allait.

- Voir la mer. Je vais voir la mer. Elle est loin ?

J’ai eu un temps d’hésitation qu’elle a dû juger interminable puisqu’elle m’a donné un léger coup de Valise sur la tête pour activer ma réponse. Mais qu’est-ce que c’était que Lamère ? Je n’en avais jamais entendu parler.

- Une grande étendue d’eau.

Ah. Depuis quarante ans que je vivais ici je n’avais jamais vu une grande étendue d’eau. Sauf des bacs de baignade. Les bacs de baignade étaient les plus grandes étendues d’eau que je connaissais et lorsque mon corps y était plongé, ma tête quand-même dépassait. Sinon il y avait les tuyaux par lesquels coule l’eau en permanence et que l’on distingue à travers la paroi lisse du verre. La ville entière est recouverte de ces tuyaux qui s’entremêlent les uns aux autres, à perte de vue.

- Grande comme un bac de baignade ? Comme un tuyau ?

Elle s’est mise à rire, d’un rire pur et cristallin dans lequel pointait tout de même une certaine dose d’insolence.

- Bien plus grande. Infiniment plus grande. Tellement grande qu’on ne peut pas en distinguer les contours. Il n’y a pas de limite.

- A quoi ça sert ?

- A contempler. A rêver. A fuir. D’ailleurs j’y vais. Je pense que c’est par-là.

Elle est partie.

J’avais les bras pleins de costumes, ma brosse à dents, ma chemise, et plus rien pour les ranger. Elle a pris la Valise, et les livres. Elle est partit voir Lamère qui n’existe pas. Ou alors derrière la Palissade. Je n’avais jamais vu ce qu’il y avait de l’autre côté de la Palissade qui entoure la ville. Juste je savais que ma vie se trouvait entre ces pans de murs que je n’avais jamais touché. D’ailleurs je croyais que l’on ne pouvait pas. Et je voulais voir de mes yeux quelqu’un tenter l’expérience. C’était absurde. L’idée même était absurde puisque les murs se rejoignaient au-dessus du ciel formant comme une vaste bulle opaque où l’autre côté n’existait pas.

J’ai ramassé mes affaires, je ne pouvais pas tout laisser comme ça pour la suivre. Le temps de tout rassembler je la voyais s’éloigner, la main frôlant le tuyau sur lequel nous nous étions rencontrés et qui menait jusqu’à la périphérie de la ville. Au bout de son bras ma Valise qui pesait son poids. Je le sais, depuis le temps que je la transporte. J’avais de la peine à la voir partir, nous avions fait déjà plusieurs fois le tour de la ville ensemble. La jeune femme venait de me la voler. Je lui ais couru après. J’avais tout dans les bras et bien sûr je semais des choses. Mais elle marchait vite et je ne voulais pas me faire distancer. J’ai tout lâché. Sauf la boussole, la longue vue et la chemise. Et lorsque je suis arrivé près d’elle j’ai récupéré ma Valise. Enfin, elle était accrochée à son poignet, avec une corde solidement nouée. J’ai voulu retirer la corde mais la jeune femme continuait de marcher et je devais me caler sur son pas. C’était difficile parce que nous n’avions pas du tout le même rythme et toujours il me fallait une respiration supplémentaire avant d’engager ma foulée dans la sienne. Et puis la corde était solide, le nœud semblait indestructible, je ne sais pas comment elle avait pu faire ça. Alors j’ai attrapé la poignée de ma Valise et je l’ai porté pour bien lui montrer qu’elle m’appartenait.

Elle a mis sa main sur la mienne. C’est là que je l’ai reconnue. Comme ça de profil, je me souvenais parfaitement de l’image. L’affiche qui annonçait la coupure. C’était la jeune femme blonde. Je lui ais demandé son nom elle ne m’a pas répondu. Elle continuait de marcher mais le sourire aux lèvres. Avec le recul je me dis que j’ai au moins fait ça pour elle. Provoquer un sourire c’est déjà bien. C’est beau. Même quand il s’agit de celui d’une voleuse de Valise.

Je posais des questions qui restaient sans échos. Je ne pouvais pas la forcer à me parler. Je ne pouvais pas lui couper le bras non plus pour récupérer mon bien, et puis je voulais voir Lamère. Alors je l’ai accompagné jusqu’au bout de la ville, au-delà des habitations. Le trajet me semblait long mais j’ai l’habitude de faire de l’exercice puisque je suis Aventurier. Je passe de quartier en quartier. C’est mon plaisir dans l’existence, même si j’ai conscience que l’on me croit fou à lier. Le danger ne m’apeure pas. Alors rencontrer une jeune femme aussi populaire qu’elle, puisque inévitablement tous les habitants la connaissaient. A cause de l’annonce de la coupure. Et des affiches sur lesquelles elle posait. Qui me parlait de quelque chose que je ne connaissais pas. Qui m’intriguait. Elle m’emmenait là où je n’avais jamais osé aller.

A l’Ecole on m’avait asséné de ne surtout pas toucher à la Palissade, que c’était très dangereux et bien longtemps j’ai eu l’idée de le faire quand-même. A cause de la menace que cela représentait. Et puis les années passant, des menaces plus menaçantes m’ont détourné de cette menace première. Ni l’envie, ni l’idée de toucher de mes mains cette fameuse Palissade ne m’était revenue, depuis. Ce jour-là, c’était pour accompagner la jeune femme. La regarder s’approcher de la menace. Et voir ce qui allait se passer. C’était peut-être ça Lamère.

- Lamère c’est la Palissade ?

Elle m’a lancé un regard en coin en haussant les épaules. Elle marchait de plus en plus rapidement et moi, comme c’était justement la raison pour laquelle je m’apprêtais à rentrer chez moi : pour ne plus marcher, j’ai voulu abandonner mais je ne souhaitais en aucun cas renoncer à cette Valise, dû ais je frapper la jeune femme pour qu’elle la lâche enfin. J’avais les mains prises, alors avec ma respiration et mon tempo d’avance je lui donnais des petits coups de la pointe de mes chaussures dans les chevilles avant d’engager mon pas. C’était probablement ce qui la faisait avancer aussi vite.

J’avoue que, en franchissant les limites de la ville, j’ai eu un grand pincement au cœur. Je lui ai dit. Elle a pris ça pour un hommage sans doute, elle a passé sa main dans ses cheveux. La lumière était plus intense, la tuyauterie ne bouchait plus la vue. Par terre il n’y avait plus que du sable. Et nos pas s’enfonçaient, juste assez pour ralentir enfin la cadence. En face de nous il n’y avait rien d’autre que cette lueur floue. Ce presque blanc opaque. Lamère Palissade. Elle ne m’avait pas répondu.

Nous avons continué un bon moment. En silence. De temps en temps je jetais un regard en arrière pour voir la ville disparaître peu à peu. Devenir grise et opaque, un peu floue et au bout de quelques heures je ne faisais plus la différence entre ce que je voyais devant moi et ce qu’il y avait derrière. Le sable sous mes pieds et le blanc tout autour. Un désert lactescent que je n’avais jamais imaginé. Je ne connaissais que les rues de la ville, ici le chemin n’était pas tracé.

Elle a voulu danser. Elle s’est arrêtée, m’a enlacé de son bras libre et de l’autre, fermement, elle m’encerclait le poignet. Et nous avons tourné, tourné, tourné dans une valse inquiétante avec ce rien autour de nous et cette lumière qui nous cernait de blanc-gris mélangé. Ma tête tournait autant que mes jambes. Je n’arrivais pas à suivre son rythme saccadé, c’est elle qui conduisait. Elle ne se laissait pas faire et moi de toute façon je la suivais déjà depuis une matinée. Elle nous a dirigé et nous sommes tombés.

- Où est la mer ?

Je ne me souvenais plus du son de sa voix. Il m’a surpris. Il était dur et rauque. La nuque plongée au creux du sable, le repos me faisait du bien. J’étais exténué. J’allais baisser les paupières quand son visage est apparu au-dessus du mien. Son regard semblait furieux mais le sourire qui ornait ses lèvres me rassurait. Je le connaissais si bien, il accompagnait mon chemin aux travers des dédales de la ville. Pour les annonces. Pour ces incessantes coupures que l’on subissait, les jours d’insuffisance. Là où nous étions, il n’y avait pas d’eau puisque aucun tuyau ne pointait à l’horizon. J’ai réalisé que j’avais soif. Très soif. Et elle m’a dit que Lamère se buvait.

Alors j’ai souri à mon tour. Et puis j’ai profité. De ce ciel immaculé. De cette absence de tout.

J’ai eu une drôle d’angoisse, soudaine de tout ce vide. Et pourquoi la Palissade était-elle aussi loin ? Combien de temps faudrait-il encore marcher pour l’atteindre ? Elle se mélangeait désormais avec la ville. Elle était tout autour de nous. Partout à la fois. L’idée de rebrousser chemin m’a assailli et puis j’ai pris conscience que l’aller et le retour pouvaient être n’importe où. Elle a pris ma boussole. Je lui ai laissé de mauvaise grâce en la serrant et en la tiraillant un peu au début, pour ne pas lui céder aussi facilement. Elle a regardé l’aiguille et elle a désigné une direction.

- C’est par-là.

C’était ridicule. Cette boussole était réglée sur le centre ville, l’aiguille sur cette position signalait probablement la Place des Myosotis qui se nomme comme ça bien qu’aucune de ces fleurs n’y ait jamais poussé. Il n’y avait que des roses sur cette place et je lui ai demandé si elle les aimait. Pour apaiser mes craintes, pour parler d’autre chose, pour récupérer ma boussole.

- Elle est par-là. Réaffirma-t-elle.

- J’en suis certaine, elle est par-là. Je la sens.

Je l’ai regardé, elle était étrange. Son visage était rigide, les traits tendus, les lèvres pincées. Puis elle a retourné la boussole et elle a pointé le doigt dans une autre direction que la précédente. J’ai compris qu’elle n’avait jamais vu une boussole de sa vie. J’ai ri de la voir si sérieuse et affirmative dans son mensonge. J’ai décidé de la prendre aux mots et d’aller dans son sens. Elle s’est remise debout. J’étais fatigué. Mes pieds me faisaient mal. Ma gorge était sèche. Je souhaitais boire de l’eau et elle m’en a donné. Je ne savais pas d’où elle sortait ça mais elle m’a tendu une flasque et j’ai pu étancher ma soif. Je n’avais pas remarqué qu’elle la portait à la ceinture. Je ne l’avais d’ailleurs jamais encore vraiment regardé, cette jeune femme. J’ai voulu m’éloigner pour l’apprécier dans son ensemble mais je n’ai pas pu puisque qu’une corde maintenait mon poignet. Au sien. A la Valise. Nous étions tous les trois attachés. Et elle s’est remise à marcher droit devant elle, et nécessairement je l’ai suivi.

Elle a jeté ma boussole prétextant qu’elle était cassée et en marchant dessus elle l’a effectivement cassé. J’ai freiné un grand coup pour qu’elle s’arrête mais la puissance de ce corps frêle était incroyable, elle me traînait par le bras. Je ne pouvais pas m’immobiliser, j’ai rattrapé la boussole au vol, il ne m’en est resté que le verre, fêlé.

J’ai pesé aussi lourd qu’un arbre mort, pour ne pas qu’elle puisse me transporter. Et elle me transportait quand-même. J’étais fasciné. Humilié aussi puisque je me vantais d’un physique athlétique et qu’elle était fine comme une feuille de papier. Quel était donc ce prodige ? Bien sûr je l’ai questionné. Et elle m’a répondu qu’elle s’entraînait et c’est tout ce que j’ai pu connaître de cette force de la nature. Elle s’entraînait. Et moi pas peut-être ? Qu’est ce qu’elle croyait ! Et j’ai marché plus vite qu’elle pour la dépasser. Pour la traîner à mon tour. Et elle accélérait pour ne pas être doublée.

Nous avons couru comme ça sur plusieurs centaines de mètres jusqu’à ce que je déclare forfait. J’ai fait fi de mon orgueil et je me suis laissé enlever.

- Vous avez déjà vu Lamère ?

- Une fois.

- Mais où ? Où ? Où vous l’avez vu cette Lamère ?

- La…Mer.

- Et puis ?

Et puis elle s’est tue. Replongée dans son mutisme et moi je n’en pouvais plus. De marcher. De questionner sans cesse, de ces non-réponses. De croire que cette jeune femme savait où elle allait. Je n’en pouvais plus. Je n’en pouvais plus de tout. Je n’en pouvais vraiment plus. J’aurai pu mourir sur place, en cet instant, là, je l’exigeais. J’ai pleuré d’abord. Oui j’ai pleuré. Et puis j’ai fermé les yeux et je me suis endormi.

A mon réveil j’ai vu un gros glaçon devant moi. Je n’avais plus de corde et la jeune femme était assise. Elle touchait la paroi glacée de ses doigts, elle mettait ses mains en visière, pour regarder au travers. Je me suis levé et je l’ai imité.

- Tu vois la mer ?

Je ne voyais rien. Pour moi, la paroi n’était pas froide. Je venais de toucher de mes mains la Palissade. Un de mes désirs d’enfant venait d’être assouvi.

- Moi je la vois. Elle est derrière, elle est juste là. Je la sens.

Comme la première fois ça ne sentait rien. Dans l’air je veux dire. Elle la connaissait déjà. Elle la reconnaissait. Je l’ai poussé pour me mettre à sa place. Et je ne voyais toujours rien. Si ce n’était que la Palissade. L’exacte réplique de ce qui illustraient jadis mes Manuels d’Ecole. C’était magnifique, vraiment.

- Maintenant on rentre.

J’ai voulu récupérer ma Valise mais elle n’était plus là. A perte de vue il n’y avait rien. Pas même un halo blanc de ville. Rien d’autre que la Palissade derrière. Et le néant devant. Je lui ai demandé combien de temps nous avions marché.

- Trois jours et trois nuits.

J’étais abasourdi. Je me suis reculé. Je l’ai regardé. Elle avait l’air normale. Elle était jolie mais elle était humaine, rien de plus. Qui était-elle donc, cette annonceuse de coupure ? D’où venait-elle à la fin ! Je me suis mis à gueuler, à l’insulter, à gesticuler en tous sens. J’ai trépigné à m’en casser les jambes, j’ai hurlé à la mort. Je ne savais pas où j’étais ni surtout en quelle compagnie ! Allait-elle me répondre bon sang !

- Je viens de la mer.

Son seul sujet de conversation, ça se boit, ça se sent, ça se rêve et moi je n’en avais plus rien à foutre de tout ça je voulais savoir qui elle était, elle !!

Et j’ai vu la paroi qui commençait à fondre sous ses doigts. A grande vitesse. J’ai mis mes mains, moi aussi, contre le mur tiède et rien ne se produisait. Elle, elle continuait de s’enfoncer. Comme ça, peu à peu, creusant une espèce de tunnel, dans lequel elle disparaissait.

J’ai crié pour qu’elle m’entende, elle ne disait rien, juste elle plongeait dans la Palissade qui petit à petit coulait en un ruisseau. De l’eau. La Palissade se transformait en eau, à l’endroit où la jeune femme était passée. Brusquement j’ai vu l’autre côté je crois. Je ne distinguais pas grand chose et puis le trou se refermait, impossible de s’y faufiler. Je n’aurai pas eu le temps de toute façon. J’ai passé ma longue vue pour boucher l’ouverture et la Palissade ne l’a pas avalé. Elle restait là, plantée entre deux mondes.

Je n’ai rien aperçu dans un premier temps, et puis petit à petit la jeune femme commençait à apparaître, en s’éloignant. J’ai pu la voir devant une grande étendue d’eau qui n’avait pour limite que celui de ma lentille et elle est rentrée dedans. Puis elle est ressortit. Elle m’a fait un signe de la main et moi je restais ahuri, devant un tel spectacle, avec mes questionnements. Comment avait –elle pu faire ça ?

- Je voulais voir la mer.

J’entendais sa voix.

Elle me parlait. C’était elle qui me parlait ! Je la voyais par ma longue vue. Elle ne pouvait pas être aussi loin, aussi proche. Quelle distance pouvait bien la séparer de la Palissade pour je l’entende aussi distinctement ?

Et puis, je me suis dit que tout était possible, depuis que j’avais rencontré cette jeune femme au détour d’un tuyau j’allais de surprises en hallucinations, et j’ai prononcé un mot et elle aussi, et pour moi c’était incroyable. Elle m’a dit que là où elle était, il n’y avait que la mer et que cela lui suffisait. Elle s’est tue. Un long moment. Elle a disparu. Qu’y avait-il donc là-bas ? J’ai attendu. Je ne savais pas très bien si je souhaitais que la Palissade fonde sous mes doigts pour aller voir la mer à mon tour où s’il fallait ne surtout plus m’en approcher. Une grande étendue d’eau, même sans extrémités, ne m’intéressait pas plus que ça en soit et puis de toute façon cette espèce de glaçon chaud n’avait visiblement pas voulu de moi.

J’ai patienté longtemps d’entendre une nouvelle fois sa voix. Je me suis endormi et à mon réveil ma Valise était posée. Pleine d’eau. A côté de moi dans le sable et j’ai compris qu’il fallait que je m’en aille.

J’ai vécu un enfer, un enfer d’épuisement, de doutes, de fatigue entière et je suis tombé, plusieurs fois. J’ai marché, marché au loin et aussi longtemps que j’ai pu. Je me suis évanoui. On m’a retrouvé aux portes de la ville. On m’a ramassé là. Je me revois raconter cette aventure folle à qui voulait l’entendre et l’on m’ordonnait de me calmer. Personne pour croire à cette histoire inouïe, pas même un hochement de tête, juste quelques soupirs de lassitude d’entendre et d’entendre encore sans fin cette extraordinaire jeune femme blonde. La Valise était au pied du lit. Il y avait les costumes à l’intérieur, ma brosse à dent et la chemise, pliée. La longue vue et la boussole absentes me réconfortaient. Bien sûr que je l’avais vu cette jeune femme blonde. Les livres aussi manquaient.

Je suis rentré chez moi, accrocher la chemise. Dans les tuyauteries de la ville j’ai vu les nouvelles affiches, où tu posais. Pour annoncer la coupure J’ai pleuré. La jeune femme avait disparu de tous les quartiers et il ne restait pas un sourire d’elle. Il devait bien demeurer une affiche, quelque chose, un morceau. J’interrogeais tous les habitants. On me prenait pour un fou furieux éconduit à la poursuite de sa belle. Moi je savais où elle était et dans un premier temps je voulais retourner la chercher, mais je n’aurai pas su quoi faire d’elle. Ni elle de moi. Si j’avais pu traverser la paroi, et puis non, je ne voulais pas. Et puis je ne pouvais pas. Et puis ce n’était pas de ma faute toute cette histoire, moi je rentrais de voyage !

Je me suis reposé. Je connaissais la ville par cœur et cette Palissade n’était pas complètement lisse, il fallait que je m’en assure. Je me suis préparé de la façon la plus extrême qui soit. J’étais en très grande forme alors j’ai refais le chemin, avec une autre boussole, une autre longue vue, des vivres et de l’eau. Mon courage. Ma volonté. Il m’a fallu vingt jours pour atteindre la Palissade. J’ai suivi le contour et effleuré des doigts la paroi tiède qui ne se liquéfiait pas. Et je l’ai vu. De l’autre côté, il faut partir de la tuyauterie à droite de la Place des Mimosas pour la trouver. Elle se baigne dans la mer. De temps en temps elle répond à mes questions. A condition qu’on ne parle pas d’elle. Ni de moi. J’ai perdu beaucoup de temps au début, des questions vaines, pour assouvir ma curiosité d’elle et de ces pouvoirs dont elle avait fait preuve, après notre rencontre. Elle ne se souvenait pas.

Ce que je sais de sa vie. Elle apprend les livres, elle se les récite, elle plonge dans la mer. Je pense que quelques fois elle s’ennuie. Je lui ai demandé si elle avait tenté, déjà de revenir de l’autre côté, elle m’a dit que la Palissade n’avait jamais fondu. Elle a juste essayé. Comme moi la première fois, dans l’espoir que le glaçon ne cède pas.

Je vais la voir, toujours, à l’autre bout de la longue vue. De moins en moins souvent. Encore un voyage, d’adieu sans doute. J’y vais pour la Palissade, et puis aussi pour elle, savoir comment elle va. Tu vois je porte la chemise, j’ai une boussole, donne-moi cette Valise elle me semble bien lourde pour le parcours qui nous attend. Comme je t’ai croisé l’autre soir dans les rues de la ville et que tu avais l’air un peu hagard, je t’ai regardé un peu plus qu’un quidam ordinaire et toi je t’ai reconnu aussitôt. Tu étais le jeune homme de l’affiche. Elle m’a dit qu’un jour où l’autre toi aussi tu voudrais voir la mer, la jeune femme blonde, celle que tu as remplacé. Je suis ici pour ça, et je vais t’y emmener.



Mardi 4 novembre 2003

 

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