Mercredi 18 juillet 2007

Passé Simple

 

 

 

Max, j'ai passé une bonne soirée. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vu ça. De mes yeux je veux dire. Des jeunes gens danser une nuit durant.

De mon temps cela ne se faisait pas. Il y avait des bals bien sûr et quelques dîners où l’on valsait avec un partenaire, toujours le même, que nos parents avaient choisi. Que l’on trouvait gentil pour ne pas leur déplaire et que l’on épousait s’il vous tenait la main assez fermement. Oh oui bien longtemps que je ne me suis pas tenue debout pour danser, ni même sur mes trois jambes sans l’aide de cette canne qui me sert de tuteur et qui me conduit vers la fin de ma vie. Proche maintenant puisque le temps défile vite et qu’il est rare de nos jours d’atteindre les cent ans que j’ai eu cette semaine. Jeudi. Il n’y avait pas classe et pourtant la petite n’est pas venue me voir. M’embrasser. Je l’ai attendu, derrière la fenêtre guettant sa silhouette parmi les passants. C’est là que j’ai vu le jeune homme. Celui qui portait dans ses bras la couscoussière. Au début, cela m’a simplement intriguée parce qu’il n’avait pas l’air de savoir où aller. Il prenait une direction, une autre, il se trompait de route ou il ne se souvenait plus comme moi. Les trous de mémoires sont effrayants. Je t’en ai déjà parlé souvent, ils surviennent et. Je ne m’entends plus répéter les choses une seconde fois. Je t’ai dit déjà pour l’homme à la couscoussière ? Je ne sais plus. Il ne reconnaissait pas son chemin. Il marchait d’un pas hésitant en frôlant le sol pour ne pas laisser de traces de semelles sur le trottoir. Droit devant lui comme un automate. Une sorte de pantin déguindé. Il tenait dans ses bras la couscoussière. C ’était drôle. Il me faisait rire avec sa couscoussière comme ça et je me demandais ce qu’il pouvait bien y avoir à l’intérieur. Sous le couvercle. Du couscous évidemment et bien non. Ce jeune homme ne pouvait pas transporter du couscous. Il avait l’air inquiet. De temps en temps il s’arrêtait quand il avait perdu son chemin. Il allait en arrière. A reculons il retournait au point de départ. D’où il était venu. En fait je ne me souviens plus très bien à quel moment je l’ai remarqué. Je cherchais la petite. Je guettais toutes les jeunes filles aux cheveux bruns comme les tiens. Il est passé sous ma fenêtre. Juste derrière les chrysanthèmes que tu m’as apporté la dernière fois. J’aime bien tes visites. Tu ne viens pas assez souvent. Je l’ai aperçu derrière les fleurs qui glissait avec sa couscoussière. Ce qu’il m’a fait rire je t’assure ! Moi je croyais qu’il allait tomber, penché comme il était ! Elle devait être lourde à porter cette couscoussière avec ce qu’il y avait à l’intérieur. Alors quand il s’est arrêté juste là, tu penses, je me suis courbée un peu plus en avant pour regarder sous le couvercle puisque qu’il l’ôtait à chaque fois. Chaque fois qu’il se trompait de chemin il posait la couscoussière, il soulevait le couvercle. Il regardait à l’intérieur. Il avait l’air content. Comme la petite quand je lui donne de l’argent pour qu’elle s’achète des bonbons même si je sais qu’elle n’a plus l’âge maintenant qu’elle est maman. J’ai voulu me lever mais je suis retombée en arrière, plusieurs fois. Impossible de me mettre sur mes jambes pour voir le jeune homme à la couscoussière. J ’ai dû arracher les fleurs. Au début je n’ai retiré que les têtes mais ça n’a pas suffit. Je les ai déplantées, il faudra m’en remettre d’autres. C’était plus gai avant. Je voyais un peu de couleurs puisque tu as eu la bonne idée de ne pas les avoir choisi blanches, comme celles de mercredi dernier. C’est en tirant sur une tige que le pot a glissé. Les racines refusaient d’être déterrées, elles ne lâchaient pas prise, j’ai dû secouer un peu trop fort et le pot a chuté. Et ça a fait un bruit incroyable. Un fracas terrible. Tu aurais entendu ça ! D’ailleurs les passants se sont tous arrêtés. Tout le monde se demandait ce qui avait causé un raffut pareil et moi je savais ce que c’était. C’était mon pot de fleurs. Je ne pensais pas qu’un pot de fleurs puisse faire autant de bruit en heurtant un trottoir même du dernier étage. Même si c’est très haut. Plus personne ne vient me voir à cause de ça. Autant d’escaliers à grimper décourage. Il faut être vigoureux pour venir jusqu’ici. Moi de toute façon je ne peux plus ni monter ni descendre. Je reste là. Et toi tu viens. Tu fais semblant de m’écouter. Si, tu fais semblant je le vois. Tu penses à ce jeune homme de l’autre soir qui a dansé à côté de toi. Parmi tous ces jeunes gens il n’y avait que lui que tu regardais. La musique était un peu forte mais ça m’a fait du bien d’entendre autre chose que le silence et le bruit de la rue. Ce pot de fleurs quelle résonance formidable ! Un vacarme ! J’avais la place pour passer la tête entre les barreaux de la rambarde puisque j’avais retiré les fleurs et que leur pot n’était plus là; et j’ai vu qu’il était tombé dans la couscoussière. L ’homme avait soulevé le couvercle, et le pot a atterrit dedans. Peut-être qu’il a cassé quelque chose. Certainement. Et bien le jeune homme a simplement refermé le couvercle et il est repartit emportant sa couscoussière à bout de bras, qui pesait bien plus lourd à cause de mon pot nécessairement, sans même en paraître perturbé. Il devait être complètement sourd puisque moi-même j’ai entendu le bruit de mon pot, et puis aveugle aussi. Pour ne pas s’apercevoir que quelque chose était entré dans sa couscoussière à la place de ce qui d’habitude s’y trouvait. Il a reprit sa route, qu’il ne trouvait toujours pas. Tu veux un biscuit ? Tu me les as apportés lundi et tu vois, il n’en reste presque plus. Ma gourmandise me perdra. Quelle connerie. Je préfère mourir la bouche pleine de friandises. Ce sera pour bientôt tu verras. Quel jour sommes-nous déjà ? Mardi ? J’ai dû exagérer. De toute façon il ne sert à rien de s’astreindre maintenant bah. L’homme à la couscoussière est repassé. A force de revenir sur ses pas. Il a posé sa couscoussière, il a soulevé le couvercle et là j’ai pu voir à l’intérieur puisque je l’attendais. Mais j’étais trop loin. C’est haut tout de même le dernier étage. Il faut en gravir, des marches, pour venir me chercher. Ou plutôt me trouver puisque je ne peux être nulle part ailleurs qu’ici. Sauf en bas. Si je sautais par la fenêtre pour remplir la couscoussière à la place des fleurs que je lui envois. Je ne suis pas très adroite. La dernière fois certaines se sont écrasées sur le trottoir, il me semble, à moins que ce ne soit la pluie. Peut-être que l’une d’entre elle lui est parvenu je ne sais pas, je n’ai entendu aucun bruit. Autre que celui de la rue où les passants passent à l’infini. Il faut que je guette la petite. Elle ne devrait plus tarder. Son fils va bientôt se mettre en ménage avec une jeune fille plutôt gentille, qui ne parle pas beaucoup mais je ne l’ai jamais rencontrée. Il paraît. On m’a dit. J’ai cru comprendre. Tiens regarde, le voilà. Il n’a toujours pas trouvé sa route, tu le vois là avec sa couscoussière ? Cette fois je vais lui lancer un biscuit. Peut-être qu’il aime. Vendredi il n’a pas refusé mes chocolats en tout cas. Tu vois comment il fait. Hop il soulève le couvercle, il regarde à l’intérieur et qu’est ce qu’il y a ? Dis-moi toi qui es grande ! Il lui ressemble hein ? A celui de l’autre soir à côté de qui tu dansais. Je pourrais lui jeter quelque chose qui t’appartienne pour qu’il sache où tu es mais il sait. J’ai compris son manège, tes visites, ces fleurs, ces biscuits, ces chocolats, toi qui n’es pas venue depuis si longtemps ma petite, comment t’appelles-tu déjà ? Je n’ai jamais aimé ton prénom alors j’essaye de ne pas m’en souvenir. Parce que plus tu vas loin dans l’existence et plus le passé te semble beau. Les mauvaises choses se transforment et finalement il n’y a plus que de belles choses qui restent. Le passé devient le présent et le présent n’a plus que le goût de ces biscuits qui décidément sont trop sucrés. Reste la mémoire lorsque la tête le permet. Ça me fait très plaisir de te voir. Tu reviendras dimanche pour la fête, avec tous tes amis ? Ces jeunes gens qui dansent me réjouissent, et puis je commence à me lasser de cette couscoussière et de ce qu’elle contient. J’ai déjà tout imaginé, plus rien pour me surprendre. Il faudrait qu’il parte, qu’il retrouve sa route ce jeune homme maintenant. Depuis plusieurs mois qu'il arpente ces trottoirs et que je lui donne mes rêves. Je pourrais lui indiquer le chemin mais je ne sais pas s’il m’écoutera. On écoute rarement les vieilles personnes qui répètent sans fin les mêmes histoires. Pour meubler les silences. Pour oublier la consternation et l’inquiétude, la lassitude. Pour ne pas voir couler les larmes des yeux de ceux que l’on aime et qui ne comprennent pas encore à quoi sert une couscoussière.



Dimanche 2 novembre 2003


 

par Muriel Roland publié dans : Monologues
Mardi 14 février 2006

 

Maris et Femmes

 

 

 

 

 

 

 

 

D’une manière générale je ne vois pas les femmes des autres, souvent c’est elles qui commencent. J’avoue que je finis toujours par les regarder, ensemble, savoir si ils vont bien ensemble, si leur amour se comprend, si leur bonheur se lit sur leurs visages, si ils sont heureux d’être ensemble. Et puis elles me provoquent, me sourient d’une étrange manière. Un regard en dessous, un frôlement de main, une parole déplacée pour l’autre mais juste pour moi. Ils savent que je ne vais pas en rester là. Ils le savent tous alors pourquoi viennent-ils me narguer avec leur femme si ils en veulent encore, si ils veulent la garder pour eux, si ils sont bien ensemble. Si je ne la prends pas leur femme ils se vexent, si je l’emmène avec moi ils m’en veulent, si je leur dis non elles me suivent, si je leur dis oui elles le disent à ma femme. Et leurs maris ne disent rien, juste ils vont chercher ma femme, un regard, un frôlement de main, une parole, quelque fois ils se servent et le font savoir à leur femme, sans le dire à la mienne. Quelque fois elles me courent après, dans les rues, elles courent à perdre haleine avec leurs talons qui claquent sur le trottoir sous sa fenêtre, pour qu’elle entende. Quelque fois elles lui envoient des photos de n’importe quelle époque et elles disent que c’était hier, lorsqu’elle est allée boire un verre, chez un ami. L’ami n’oublie jamais de m’appeler pour me dire ce qu’ils ont fait puisque sa femme était sortie, qu’elle était avec moi. Que je leur ai prise. Et que c’est pour ça, uniquement pour ça qu’ils ont fait venir ma femme et qu’ils la raccompagnent sous ma fenêtre, pour que je les voie. Les femmes des autres sont encombrantes, d’abord parce que je n’en veux pas, sauf s’ils insistent, je ne voudrais pas non plus perdre des amis. Et puis à force de détourner ma femme, je n’en ai plus de femme alors je prends les leurs. Puisqu’elles sont là, sous ma fenêtre. Avant ou après il faut toujours qu’elles passent sous ma fenêtre et sous celle de ma femme pour savoir où sont leurs maris. Quelque fois elles me supplient, se jettent sur moi pour faire comprendre à leur mari que quelqu’un veut bien d’elles, puisque pas lui. Lui regarde ma femme. Ils veulent ma femme parce que c’est la mienne, parce que quand je ne passe plus voir ma femme ils ne viennent pas la voir non plus, personne ne passe sous sa fenêtre alors elle reste là, à attendre que je passe mais si je passe quelqu’un me suit ou me précède. C’est comme cela qu’elle sait que je suis encore en vie. ça la rassure de voir du monde, en fait, sous sa fenêtre. Mais ce qui les ennuie, ces femmes, c’est quand ma femme ne prend pas leur mari, elles n’ont plus de raisons alors de prendre le sien. Donc elles racontent à leur mari tout le mal qu’elles pensent de ma femme ce qui les fait venir sous sa fenêtre, et je les vois. C’est souvent de cette manière là que j’apprends qui est leur femme, quand leurs maris sont sous la fenêtre de la mienne, qu’il la regarde, qu’ils rêvent à elle et qu’ils la veulent soudain. Ils feraient tout pour ça et ils le font alors leurs femmes le savent et elles en veulent à ma femme et moi aussi je lui en veux, et elle m’en veut aussi de passer sous sa fenêtre suivie par d’autres femmes. Si ils étaient heureux ensemble, je passerais sous la fenêtre de ma femme et elle passerait sous la mienne et à force d’être deux âmes errant toutes seules sans personne ni avant ni après, peut-être aurions nous l’idée de nous mettre ensemble tous les deux. Et de rester ensemble. Et de ne plus regarder ni les femmes des autres ni les maris des autres, et de faire l’amour ensemble parce que faire l’amour c’est bien avec quelqu’un qu’on aime. Il faudrait toujours faire l’amour et puis se marier avec celui qu’on aime, avec celle qui nous aime, et puis de faire comprendre aux autres de nous laisser ensemble.

 

 


Samedi 22 juillet 2006

 

par Muriel Roland publié dans : Monologues

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