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Actualité

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Le roman "Cinema s' Trip - Chronique du Tournage d'un Film", vient de paraître aux Editions 1 Artiste.

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Nouvelles

 

 

Il faudrait savoir donner des raisons

et à défaut de les expliquer

au moins de les comprendre




C’est surtout la nuit. Quand je m’allonge auprès d’elle. Que je sens son petit corps chaud contre moi, palpitant de vie, piaffant de rêves. C’est toujours son odeur qui me guide, sa respiration sourde, ses boucles dorées qui crissent sous mes doigts et que je repousse doucement plus loin sur l’oreiller. Lorsqu’elle se blottit sagement au creux de mon ventre sans quitter le sommeil. Que je la sens proche, si proche que les battements de mon cœur épousent les rythmes du sien.
C’est surtout la nuit, gorgée de silence, que je pose mes lèvres avides le long de son petit bras frêle dont les effluves me tournent les sens et me plongent dans l’extase infinie. La nuit, vibrante de larmes contenues où les cris de douleurs deviennent de chastes murmures , la nuit remplie de paix, de nos chairs qui se retrouvent dans un ensemble parfait pour noyer de repos nos âmes chavirantes et qui ne se quittent plus jusqu’au petit matin.
C’est surtout la nuit que l’amour se soulage, qu’il est plus grand que tout, que la peine s’effondre que la peur s’amenuise, que je ferme les yeux de délices, oubliant le désarroi, le supplice, de l’absence, du manque. Je me sens pleine, heureuse, sereine et je suis bien.

Le réveil sonne et je me glisse sans bruit hors du lit. La tête me tourne un peu, quelques cauchemars subsistent. Les persiennes filtrent le soleil et dans la pénombre je retrouve la fermeté du sol, je marche à tâtons le pas engourdis et l’estomac lourd de remords jusqu’à la porte de la chambre pour me saisir de la poignée.
- Maman je voudrais mon petit déjeuner s’il-te-plaît.
Je me retourne, elle est assise.
- Mon bébé tu ne dors plus ?
Je reviens vers elle pour la prendre dans mes bras, la serrer fort, repousser les mèches sur son front et appliquer le plus tendre des baisers.
- Tu n’as plus sommeil ?
Elle se lève et la pièce résonne de ses petits pas sautillants, elle me prend par la main, ouvre la porte en esquissant un bâillement et trottine jusqu’au palier.
- Je voudrais du lait mais pas de chocolat. Dans un bol avec une paille.
Elle m’attend de pied ferme en bas de l’escalier.
Je vais essayer de trouver ça. Le réfrigérateur est plein de victuailles, du lait il y en a. De la nourriture pour plusieurs jours.
- Tiens ma grande assieds-toi.
Bois mon ange, bois en toute quiétude. Prend ton temps, réveille toi. J’attendrais jusqu’à ton premier sourire pour te parler. Te donner le programme de la journée, répondre à tes questions peut-être.
Je me fais un grand café, noir, fort et je te regarde manger. Les larmes montent mais je m’interdis de les faire couler devant toi. Bois mon ange, ne t’occupe pas de moi. Je suis là près de toi, je suis ta mère, à tes côtés et je veux juste t’entendre respirer.

On frappe à la porte, je sursaute, je frémis. Immédiatement je plaque un doigt sur mes lèvres en regardant ma fille avec de grands yeux ronds.
- C’est qui Maman ?
- Surtout ne dis rien, viens par-là.
Je chuchote à son oreille et je la tire par le bras vers une pièce au fin fond de la maison.
- Mais qui c’est maman qui tape à la porte ? Des coups résonnaient de nouveau.
- Je ne sais pas ma puce. Mais il ne faut pas qu’il nous entende…
- Est-ce qu’il est très méchant celui qui tape à la porte ?
Probablement. Je mène ma guerre pratiquement toute seule, tous les autres sont des ennemis potentiels, celui qui frappe et tous les autres tu m’entends.
- Oui Alice, il est très méchant.
Elle me sert fort dans ses bras en écarquillant ses grands yeux noirs l’air soucieuse.
- Tout va bien, je suis là… Le méchant va partir.
Quelques secondes de silence et le bruit de la grille qui claque. Nous sommes seules.
- Mais qui est-ce qui tapait à la porte Maman ?
Personne. Peu importe. Il ne faut pas que l’on sache que nous sommes là. Je préfèrerais mourir que de me rendre.
- Viens
Je lui tends son bol de lait et un sourire réconfortant.
- Peut-être que c’est seulement le facteur…
- Alors pourquoi tu n’ouvres pas ?
- Je t’ai déjà expliqué mon amour. Je t’ai déjà tout dit hier soir…
- Il ne faut pas que l’on nous trouve c’est ça ?
- C’est ça ma fille. Tu veux un gâteau ?
Elle secoue la tête, me regarde un instant, ravale sa question et part sur la pointe des pieds pour se mettre à jouer avec quelques papiers qui traînent. Elle ne s’ennuie jamais. Et moi non plus en la regardant. On pourrait vivre comme ça. On pourrait vivre de ça. Si tu savais Alice tout le parcours qui nous attend. Si tu savais ce que ce jour nous réserve et demain… à supposer que le soleil se lève encore pour nous. Que nous serons encore vivantes.

Hier après-midi il pleuvait. Je suis arrivée assez tôt, juste au moment où la porte s’ouvrait, au milieu de la foule je me frayais un chemin. J’ai grimpé les deux étages rapidement, j’ai attrapé ton gilet au portemanteau et j’ai passé le seuil de ta classe. Un clin d’œil. Ton visage s’est éclairé de joie. Tu as couru vers moi. La maîtresse a relevé la tête, elle me connaissait déjà, elle t’a donné un dessin et nous sommes descendues en trombe. Tu sautillais en me prenant la main.
- Maman, Maman je suis contente de te voir !
Tu me réclamais de t’embrasser. Je t’ai prise dans les bras et j’ai couru, couru, couru, tourné au coin de la rue jusqu’au bus qui nous a enlevé plus loin.
- Pourquoi c’est pas dada qui vient me chercher ?
- Il n’a pas pu… On va rester quelques jours ensemble, c’est bien non ?
Elle a hoché la tête avec un grand sourire, m’a réclamé un croissant et nous avons roulé en silence.
Je ne l’avais pas vu depuis deux longs mois, depuis la dernière visite au foyer des tulipes. Depuis ces cruels sanglots qui résonnaient dans l’espace. De ses cris lorsqu’ils nous ont séparé.
J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et du sang aussi, de mon nez, de ma bouche, de mon ventre. On me retirait tout ce que j’avais, ma vie mon enfant.
- Allons allons calmez-vous, prenez ça…
Et j’avalais ces comprimés de fortune pour pouvoir fermer les yeux et dormir. Pour oublier la douleur de la perte. A chaque fois qu’elle s’en va, je sens que je meure un peu plus.
- Après on prend le métro ?
- Non ma puce, on ne va pas à Paris.
Ils nous attendent tous à Paris, peut-être que la police est déjà sur place, peut-être que tout le monde s’inquiète.
- On va à la Grange aux Cercles
J’ai dit sur un ton mystérieux et avant qu’elle ne me demande ce que c’était que la Grange aux Cercles j’ai voulu qu’elle me raconte sa vie, l’école, est-ce que ça va bien. Elle ne s’est pas faite priée et elle continuait toujours de jacasser quand nous avons pris le train, un autre bus, puis elle s’est déclarée fatiguée et s’est assoupie dans mes bras.
Il était tard lorsque nous sommes arrivées. J’avais téléphoné la veille à Mara pour lui annoncer ma visite.
- Je serais avec Alice que tu ne connais pas.
Elle ne savait pas que j’avais un enfant. Il faut dire que je n’étais pas revenue depuis près de vingt ans et que bien sûr elle m’a trouvé changée. Quelques rides et le visage plus grave aussi. Il faisait nuit quand le dernier bus nous a déposé et de là j’ai marché avec la petite sur mes épaules, je baissais la tête lorsque les voitures nous croisaient, je ne voulais pas que l’on se souvienne de mes traits dans quelques jours, lorsque les recherches se feront plus pressantes.

Mara n’a rien dit. Elle a ouvert la porte et s’est approchée d’Alice, l’a regardé sous le nez, a fait de même avec moi.
- Entrez donc, il fait un froid ce soir.
Le feu de cheminée crépitait et une loupiotte éclairait faiblement l’autre coin de la pièce. Les volets étaient clos.
- Je vais me coucher. Il y a tout le nécessaire pour vous deux là-haut. Nous nous verrons demain. Bonne nuit. Faîtes comme chez vous.
Et c’était tout.
J’avais dis « écoute Mara ne me pose pas de questions… Ce que je vais faire c’est mal mais tu me connais je t’expliquerai tout quand je serais chez toi je te le promets ». Et lorsqu’elle a vu Alice de ses deux bras m’entourer la taille dans un retentissant « je t’aime Maman» elle n’a pas éprouvé le besoin d’en savoir plus sur l’instant.
- Ma puce ma puce je suis si contente d’être avec toi !
Et c’était vrai. J’avais l’humeur joyeuse malgré les circonstances.
- Qu'est ce que tu veux qu’on fasse aujourd’hui. Tu veux aller voir les chevaux ?
- Oh oui oh oui mais est-ce qu’ils sont grands ?
- Je ne sais pas. Mets tes chaussures. Il a l’air de faire beau c’est une chance.
Et nous sommes sorties dans le jardin, par la porte de derrière. Une pelouse immense pleine d’arbres robustes, un potager. Je lui prends la main et nous empruntons le chemin. L’herbe est toute mouillée de la veille. Le vent est frais et ça sent bon la nature flottante. Tout au bout après la grande barrière on aperçoit le garrot d’un cheval qui déjeune. Les autres sont un peu plus loin.
- Oh il y en a un petit aussi !
- Oui, tu vois un peu comme ils le protègent…
- Comme toi avec moi parce que je suis un enfant !
Oui ma fille je te protège puisque tu es un enfant. Mon enfant. Et que je suis adulte. Enfin pas entièrement.


Le psychiatre a dit que j’étais fragile. Ce doit être vrai. Et alors, est-ce que cela m’empêche d’élever un enfant normalement ? Apparemment, à moins qu’il n’y ait autre chose. Je suis partie de la clinique hier matin. J’ai fais mon sac et Mathias m’a demandé où j’allais. « Chercher ma fille » et je lui ai donné les deux livres que j’avais terminés. Il avait l’air content.
- Pas un mot hein ?
Il était fier de pouvoir garder un secret, que je lui fasse confiance après deux mois à partager la même souffrance.
J’ai attendu un groupe de visiteurs et je suis sortie avec eux. Il faisait froid pour un matin d’avril. Je suis passée à la banque pour prendre avec moi tout l’argent que j’avais. J’ai erré dans les rues en attendant mon train, pour aller chercher la petite à l’école.
Des jours et des jours que je ressassais tout cela dans ma tête. Ma première pensée du matin jusqu’à celle du soir, il faut dire que je n’avais pas grand-chose d’autre à faire. Des journées à tourner. Les derniers temps j’écoutais de la musique, cela faisait renaître en moi des sentiments que les médicaments étouffaient.
- Dis Maman, on a le droit d’être ensemble maintenant ?
Maman le prend ce droit ma fille. Maman a décidé toute seule. Maman n’en peut plus de toutes ces histoires, de ne plus entendre ta voix. De ne plus te serrer contre elle, de ne plus entendre ton rire et de s’endormir sans t’avoir dit bonne nuit. Maman n’en peut plus qu’on lui lave le cerveau, qu’on le baise. Que c’est pour ça qu’il est dans cet état-là. D’être séparée de sa raison, de vivre sans toi. Maman ne sait plus qu’une seule chose c’est que tu es la chair de sa chair et que dorénavant sans toi Maman n’ira nulle part. Plus rien n’existe à part ça.

 


 

Juillet 2006

 

 

 

 

 

 

Publiée dans la revue « Bonnes Nouvelles- Juillet 2008» et « Les Accents Poétiques-Janvier 2006 »

 

 

Le Don Potentiel

 

 


 

Il devait avoir un don. Du genre à exploiter, absolument.
Il l’avait découvert par hasard. Enfin, en faisant l’énumération de tout ce qu’il lui semblait possible de faire. Pour lui un don, c’était un art, forcément. Et il s’était essayé à peu près à tout et jusque là rien n’avait été vraiment concluant. Et puis soudainement, en griffonnant sur un coin de table, dans un jardin qu’il fréquentait quelque fois, il s’était mis à croquer les passants et puis les arbres et quelques bancs, et, ravi, en avait conclu qu’il y avait là une sorte de potentiel.
Ces esquisses étaient assez ressemblantes, suffisamment pour lui donner le courage d’affirmer qu’il savait dessiner. Alors, lorsqu’ il vit une affiche au coin de la rue des coloquintes où il était question d’un concours de peinture, il eut immédiatement l’envie de s’inscrire ce qu’il fit, content de pouvoir explorer son nouveau don.
Il arriva muni de tout un matériel, flambant neuf, et s’assis, piaffant d’ardeur derrière son chevalet. Le thème imposé était « la pluie » et il fallait œuvrer sur le sujet. Pourtant il y avait une courge, posée sur un socle, au centre de la salle. Mais concentré, il sortait ses pinceaux et ses craies, quelques tubes et ébauchait une réflexion sur la pluie, songeait à ce qu’elle évoquait.
Immédiatement un poème lui vint à l’esprit et il se mit à réciter les vers, d’abord dans sa tête, pour lui-même, et puis, content de se souvenir du texte entier, se mit à déclamer, fortement et à haute voix au beau milieu des peintres furibonds qui imploraient le silence. Rosissant de son emportement, il rêva à la femme qui courait sous la pluie, et il griffonna Barbara telle qu’il l’imaginait. Puis il s’éloigna un instant pour contempler son ouvrage. Nuancé quant à la qualité du dessin mais attendri par cette femme ruisselante et malgré tout souriante, il s’attacha sur-le-champ à lui peindre un vêtement pour la couvrir, à cause de la pluie. Et plus l’ondée se faisait abondante, plus il grossissait les couches du manteau, pour l’abriter de l’eau qui débordait.
Il peignait la pluie, la femme et l’imperméable avec une telle facilité que cela tenait du miracle. Et tout à sa composition il jetait de temps à autre quelques regards inquiets à son voisin qui lui peignait la courge.
Mais à force de couvrir et de recouvrir sans cesse Barbara, elle disparût.
Lorsqu’il eut terminé il resta immobile, perplexe devant son barbouillage.
D’abord cette femme qu’il ne connaissait pas, et ce porche sous lequel celle-ci s’abritait qui prenait toute la place et le ciré qui la cachait tout à fait. Et puis cette pluie grise qui venait figer l’ensemble. C’était d’une laideur infinie, d’une platitude certaine.
Il n’aimait pas cette toile, mais l’heure de fin était proche, le temps lui manquait de tout recommencer.
Désemparé, il posa crayons et pinceaux pour déambuler un instant dans la salle, considérant le travail des autres qui pour la plupart peignaient des courges. Il vit des forêts de courges, d’énormes et de minuscules courges, quelques gouttelettes et il trouvait ça bien. Mieux que lui en tout cas, que ce qu’il avait fait. Il n’avait pas sa place dans ce concours. Lui-même avait échoué, maudit don potentiel, il n’en était donc rien.
Il tint la femme pour responsable et subitement pris d’une magistrale colère il projeta ses tubes sur la toile, broyant les couleurs fougueusement jusqu’à ce que celles-ci crachent tous leurs pigments, leurs matières, il lâcha ses pinceaux et étala la pâte à même la main, en regardant la courge.
Une autre femme apparût, au centre, à travers les gouttes, mais non, c’était bel et bien la même. Elle avait la figure triste mais tant pis. Etrangement l’ensemble faisait un tableau presque joli en tout cas fortement émouvant. Il était subjugué par ce qu’il venait d’accomplir. Il n’en croyait pas ses yeux. Tout cela ressemblait enfin à quelque chose et confiant, il alla porter son tableau.
Au milieu des autres peintures représentant des courges, on ne distinguait que la sienne, éclatante de mille couleurs et déjà le jury s’extasiait, se rapprochait de la toile commençait à s’interroger, à s’emballer puis à le complimenter. Son don potentiel était donc bien un don réel. Il venait d’accomplir une œuvre majeure, il en était certain et refusa de la laisser là. Et il s’enfuit du concours avec sa toile sous le bras et la courge aussi, au cas où. Son don potentiel à exploiter il allait montrer de quoi il était capable.
De retour chez lui il ne se lassait pas de contempler la femme, de l’admirer. Il l’accrocha dans son salon au-dessus du sofa, confortablement installée là. Il lui parlait, lui prédisait une belle vie, tous les deux ensemble. Lui peindrait, facilement puisqu’il avait un don et ils s’offriraient un jardinet où tout y pousserait, sauf des courges. Il la trouvait belle cette femme, sa femme, belle mais triste cependant, à cause de la pluie certainement, alors il voulut sécher ses larmes, arrêter cette pluie et lui peindre un sourire.
Et il se remit à la tâche, à l’aide de ses couleurs par-dessus, et le tableau finalement ne ressemblait plus à rien. Il tenta maintes et maintes réparations sans succès. Il rappela à l’ordre son don potentiel qui en cet instant là lui faisait défaut. Mais rien de rien. La toile était fâcheuse.
Certes la femme souriait mais était-ce suffisant, pour une œuvre majeure, surtout pour une œuvre majeure ? Même les gouttelettes s’étaient transformées, semblables maintenant à des petites courges. Une pluie de courges, à peine ressemblantes qui plus est.
Les jours suivants il essaya et ressaya encore, ne faisant qu’enlaidir davantage le tableau.
Alors il prit une autre toile et il recommença. Mais il ne fit que recopier ce qu’il avait déjà fait. De bien pâles reproductions. Et cette femme qui revenait tout le temps, et qui souriait, c’était infernal !
Tiens, il la transforma en courge pour lui apprendre. D’ailleurs elle n’était pas si mal cette courge. Finalement il avait bien un don. Il avait un don pour les courges, mais il ne voulait pas d’un don pareil, de quoi aurait-il l’air ? Il se sentait misérable. Il n’arrivait à rien. Alors il décida de passer à un autre sujet.
Et chaque nouveau sujet lui rappelait un poème qui lui rappelait une femme, et c’était toujours la même qui revenait.
Il tenta maint et maint thèmes, tels que la nuit, la vie, le cri, et chaque fois ses toiles se ressemblaient. Et en plus cette même femme au maudit sourire figé qui enlaidissait la toile ! Même dans les monochromes elle apparaissait, là, derrière. Sur chacun des tableaux qu’il entreprenait. Sauf une fois, quand il s’est mis à peindre des courges. Mais il ne voulait pas peindre des courges toute sa vie. Il préférait chercher un autre don potentiel que celui-ci qui l’obligeait à peindre des courges.
Il décida de retourner au concours, à cause des sujets imposés. Puisque cela ne viendrait pas de lui, cette femme disparaîtrait pour de bon, elle et son sourire mauvais.
Il s’y rendit avec le portrait de la femme, celui de son premier tableau. Pour s’en libérer de cette femme, une fois pour toute, pour la rendre, puisqu’ils en avaient voulu. Et puis cela tombait bien parce que le sujet c’était « une femme » et qu’il avait déjà la sienne.
Il entra, et la déposa simplement mais le jury n’en voulait pas. Il voulait qu’il peigne sur place. Alors il posa calmement sa toile sur un chevalet et simplement il peignit une courge. Puisqu’il savait le faire, ah !
Il n’a pas eu de prix. Il était hors sujet certainement.
Et il s’en fichait complètement de perdre ce concours, lui, la peinture ça le lassait. Et puis il avait bien d’autres dons, pour le jardinage par exemple. Un vrai don celui-là, à exploiter certainement.

 


1991-2001

Cette nouvelle se décline en plusieurs versions


 

L’Homme qui me plaisait

  



J’ai rencontré un homme. Et tout de suite il m’a plût.
Il m’a reçu dans son bureau, charmant, riant, électrique.
Nous n’avions pas rendez-vous. J’étais venue de moi-même, avec mes fiches et mes dossiers pour lui proposer un spectacle. Il m’a fait asseoir et a écouté ce que j’avais à lui dire. Pas grand chose hormis « j’ai un spectacle, est-ce que vous cherchez un spectacle? » il m’a répondu que je pouvais le tutoyer.
Je voulais qu’il me prenne dans ses bras, comme ça, immédiatement.
Mais c’était difficile puisque mon mari m’accompagnait. Qu’il était à mes côtés et que certainement il n’aurait pas vu d’un très bon œil le fait que je me précipite sur cet inconnu et que je le caresse comme je le désirais.
Mon mari a compris à cet instant que j’avais envie de lui. Que je le voulais. Qu’il me plaisait.
Ils ont parlé ensemble un bon moment, du spectacle et de ce qu’il contenait et mon regard allait de l’un à l’autre. Il n’était pas question de choisir, de comparer, juste d’apprécier la différence, la dissemblance, juste une rencontre, quelques mots et sourires mélangés, et puis cette attirance à laquelle je ne pouvais échapper.
Je suis une femme. Jeune encore et je n’ai plus d’amants depuis que je connais mon mari. Depuis que nous nous sommes mariés. Pour sceller une histoire qui pourtant n’avait jamais réellement commencée, comme point d’orgue de notre intimité.
Nous faisions de la sexualité quelque fois de façon singulière. Deux corps fuyants dans le plaisir, et deux âmes se retrouvant dans le désir d’autres âmes et d’autres corps aux soupirs lointains, vivant par procuration ces échanges charnels que l’on imaginait. Mélange d’autres êtres qui nous faisaient nous rejoindre nous. L’immense extase de faire à d’autres à travers nous, toutes ces choses qui font naître l’amour.
Mon mari et moi, nous nous voyions peu. Le temps de laisser nos esprits reposer, de composer les gestes et les postures à exploiter, de les inventer avec d’autres visages dans de suaves parfums d’inconnus rêvassés. Voulus, espérés. Comme l’animal avide d’odeur et de goûts, dépossédant de ses chairs suaves et crues un organisme palpitant d’intimistes chaleurs.
Nous étions en accord sans pourtant être d’accord sur d’éventuels sentiments qui pouvaient un moment survenir, naître d’un orgasme fortuit échappé d’une raison, d’une conscience éclairée par quelques envies enhardies à cette cause. De mon mari et de moi il ne restait rien. D’autre. Juste cette connivence liée à la connaissance de nos corps et de leurs défauts.
Nous ne nous aimions pas comme il le fallait. Comme il aurait fallu. Comme aurait dû s’aimer deux personnes liant leur vie d’une façon volontaire, enfin sans que personne n’intervienne dans cet état de fait. Oui, le meilleur nous ne l’avions pas connu et le pire restait donc à venir.
Mais dans cette attitude, cette farouche volonté de s’unir, les autres pouvaient toujours nous vouloir, nous désirer, ils ne pouvaient pas nous posséder.
Ce mariage attestait d’une entente quelle qu’elle soit. Les papiers rangés quelque part, brûlés peut-être par négligence, inexistants pour tout autre que nous et ne se voyant pas. Nous ne les portions pas autour du cou ou d’un doigt cerclé d’or d’argent ou de diamants comme on en rêve.
Seuls nos regards existaient. Un œil cherchant l’autre, la prunelle extasiée pour celui d’autrui, inquisiteur, suffisait à faire comprendre que nos vies étaient mêlées. D’autres marques d’amour nous n’en portions pas.
Alors devant cet homme assis derrière ce bureau nous ne cessions d’entretenir l’œillade voluptueuse, la pupille humectée. Elle révélait à l’homme intrigué cette infime complicité qui n’existait plus depuis bientôt deux années. Un jeu, une habitude, un réconfort dans la bataille à mener pour une union presque trouvée.
Ce n’était pas l’un ou l’autre, il s’agissait de nous deux tout entier.
Pas de frôlements de mains, de peau, de sourires non plus ou alors si discrets qu’immédiatement ils suscitaient pour celui à l’agile capture un questionnement certain.
Et nous nous en amusions.
Notre seul loisir commun désormais résidait en ce jeu.
Sont-ils ensemble ? La réponse était non mais pour les autres elle restait en suspens et de ce fait peu de monde osait s’immiscer dans notre relation. L’homme parlait et mon mari semblait nerveux lorsqu’il l’apostrophait et mon propre corps en était dérangé puisque le locuteur traquait le regard qu’il avait cru comprendre aussi bref et futile qu’il était.
Une femme passa.
Mon mari aimait que je le vois regarder d’autres femmes et elles aimaient être regardées par lui devant moi. D’abord gênées, puis amusées et puisque je valais bien quelques comparaisons, flattées un instant puis séduites souvent. Il choisissait des femmes belles pour ne pas m’offusquer.
Cette fois-là, je baissais les yeux, ne souhaitant pas me soumettre au jeu de la rivalité. Moi j’étais ailleurs, loin de ce regard sans liesse ni volupté. Et mon mari cessa de la regarder mais la femme continuait de chercher ce regard désormais absent qu’elle ne trouvait plus et qui de nouveau m’était destiné.
Je regardais l’homme assis pour une jalousie naissante. Je regardais l’homme qui me plaisait encore et encore plus, jusqu’à ce que celui-ci en soit interpellé.
Il regardait mon mari dans une vague inquiétude, cherchant, à défaut d’une réponse, au moins un acquiescement et mon mari souriait, l’incitant à se laisser regarder.
Mon mari baissa la tête, fuyant un questionnement pressant. Je regardais l’homme qui me plaisait lui lançant des soleils, pleins de petits soleils auxquels il répondait par des soleils aussi, un peu voilés puisqu’il ne pouvait se détacher de ceux que, en dessous, mon mari lui envoyait. Il ne savait que répondre cet homme qui me plaisait à force de regards croisés.
La discussion fut écourtée pour un motif valable mais le regard de l’homme qui me plaisait me confortait dans l’idée que je le reverrais bientôt et à cet instant là- et à cet instant là seulement- mon mari n’y voyait pas d’inconvénients.
La poignée de main fut longue et je voulais qu’il serre mes doigts bien fort, qu’il sente mon annulaire libre du cercle symbolique, et les miens s’attardaient sur le sien vierge d’argent d’or ou de diamant.
Et je vis mon mari qui, un peu en retrait de la scène, secrètement, glissait une bague autour du sien. Marque d’une propriété jusque là masquée.
J’ai simplement souris à l’homme qui me plaisait d’un air de connivence et puis nous sommes sortis.
Les jours d’après je tentais d’oublier l’homme qui me plaisait pour me concentrer sur celui que j’avais et qui miséricordieusement n’arrivait plus à retirer la bague quelques soient ses efforts et tentatives, et, de ce fait, il ne voulait plus que l’on nous voit ensemble. Alors j’en ai mise une aussi pour l’inciter à ne plus m’approcher. Que le rejet soit unanime.
L’homme nous a rappelé, il voulait voir des morceaux du spectacle. Nous sommes revenus, mon mari concentré dans son personnage, il ne me quittait pas des yeux. Sa prestation m’était consacrée même si quelques fulgurances allaient vers l’homme qui me plaisait pour lui montrer qu’il lui plaisait aussi -beaucoup d’hommes plaisent à mon mari surtout ceux qui me plaisent- Nous avons les mêmes goûts en quelque sorte. L’homme qui me plaisait comprit qu’il n’y avait que comme cela que je regardais mon mari comme cela.
Le spectacle l’a exalté, il faut dire qu’il était bon. Le jeu à défaut d’être parfait était irréprochable et l’homme qui me plaisait a applaudi. De ses deux mains et mon mari était ravi. Mon mari s’est approché de moi, m’a enlacé, m’a embrassé et j’ai senti son sexe dur contre moi preuve qu’il était vraiment content. Nous nous sommes tournés vers l’homme qui me plaisait pour avoir son avis, il a sourit. Pour le spectacle ou parce que mon mari était content ou parce qu’il était ravi que je rende mon mari content ou parce qu’il était content lui aussi, ravi que nous soyons contents. Et c’est son regard à lui et puis le mien et puis le sien qui lançaient des soleils.
L’homme s’est levé et a serré les mains, toutes les mains, il a gardé la mienne. Il était très heureux d’avoir vu ce spectacle et de voir que mon mari tout ravi qu’il était ne me regardait plus, alors il m’a regardé à sa place avec au fond des yeux de grands soleils qui rayonnaient au fond des miens.
Il voulait qu’on revienne, que l’on s’installe chez lui un bon moment, il voulait du soleil et voir mon mari content et lui l’était aussi. Je l’ai senti dans ma main. Il était vraiment content. Il n’y avait pas de gêne, mon mari déjà regardait quelqu’un d’autre et l’homme qui me plaisait se contentait dans ma main et dans la sienne il y avait un soleil.
J’ai parlé un peu pour l’intéresser pour lui montrer que je savais échanger par la voix et que les regards je les laissais à mon mari qui regardait jusqu’à ne plus rien voir.
Mon mari est parti, nous nous sommes levés à sa suite et je ne l’ai pas suivi. L’homme qui me plaisait gardait sa main dans la mienne et cela m’a suffit. Mon cœur s’est mis à battre, pourquoi était–il si beau à cet instant ? Je ne pouvais supporter son image, la fixité de son visage, il s’est approché de moi doucement. Il m’a sourit doucement.
Il a placé ses mains chaudes et douces derrière ma nuque, doucement.
Je l’ai embrassé, il s’est approché encore, je l’ai embrassé. Il a posé ses mains sur mes épaules, le long de mes bras. Dans mon dos ses doigts me caressaient l’échine, descendaient, remontaient, descendaient plus bas encore et remontaient dans mes cheveux.
Je sentais ses yeux se promener sur mon corps et puis se détourner. Et j’ai fermé les paupières doucement pendant qu’il me parlait et quand je les ai rouvert la porte aussi était ouverte.
Il m’a laissé partir. L’homme qui me plaisait m’a laissé partir. Sans un mot. Sans promesse de se revoir mais déjà je le sentais en moi et dehors mon mari m’attendait. Inquiet, devinant mon désir. Et j’ai pensé à lui très fort, à l’homme qui me plaisait, si fort si fort que je me suis mise à pleurer. Ses gestes et postures, j’inventais. D’abord il ouvrait mon corsage et m’embrassait les seins. Je pensais à sa bouche, à ses mains, à sa langue, à son sexe, à son corps tout entier qui prenait possession du mien, qui le frôlait, le pénétrait. Et simplement, mon mari m’a pris par la main et m’a glissé sa bague pour se réapproprier mon être. Et plus tard nous avons fait l’amour comme il se doit.

 

 

 

 

 
 

 

mai ... septembre

 

 

      

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