Muriel Roland-Darcourt - Auteur, Ecrivain, Scenariste
En as-tu mangé Van Gogh ?
Vincent je déraisonne. Il paraît que la folie te guette aussi, la mienne repart et revient, inlassable boucle d’émotions vivantes, dévorantes. Astreignantes jusqu’à la déraison. Je déraisonne. Je n’entends rien. Ni les cloches du monde, ni les corbeaux, le silence épuisant mange les bruits. Extérieurs, au centre, les cris ne cessent de retentir, rebondir et jamais ils ne sortent. Tu ne m’entends pas. Je t’emmènerais bien au bord de la Falaise, de là tu verrais les rochers en bas qui menacent, d’une innocence insolente. Ils ne s’attendent pas à ce que quelqu’un se jette et se fracasse sur leur crête, se coupe en deux. Je n’entends rien Van Gogh. Ni les vagues, ni la mer, ni le vent et pourtant Dieu sait qu’il souffle. Tu souffres. De ne pas maîtriser. La normalité te hante. Les gens à part, peut-on les séparer ? Les enfermer. La rage de savoir et de ne pas pouvoir et l’encéphale en furie, un alibi. Etoile de plafond peinte, toile maculée, araignée aliénante. Qui possède ma cervelle ? En as-tu déjà mangé aussi Vincent de cette crasse palpitante, de ces méninges dégénérées ? Les tiennes ne le sont pas. Pas encore. Ta fin est encore loin puisque le noir, le marron et le gris se mélangent, que le soleil n’est pas venu. Le ciel surveille. L’astre de vie qui tournoie. Ferme les yeux pour ne pas qu’il t’attache. Tourne lui le dos pour ne pas exploser. Mille couleurs et celle qui revient trop, souvent, et s’enfuit, et qui n’en est pas une, qui n’existe pas. Cette noirceur latente je peux la secouer. L’accepter. La regarder tout du moins. Faille béante que ni la mer, ni le sable, ni la craie ne pourront reboucher. La lumière au-dessus, par intermittence. Le long va et vient des reflux. Je connais ton vertige, Van Gogh ! La forme s’étire et l’objet se déforme. Symbolique réforme, symptomatique. Automatiques luttes, Vincent, crises d’autonomie vacillante. Amusantes ? Gâcher une chance, lente glissade, s’en donner une autre, et une autre encore et une autre. Jusqu’à ce que. Quoiqu’il advienne allez au bout des choses. Commencer, recommencer une œuvre déjà morte, posthume par excellence. Délire d'hurler tout ce que l’on veut dire, exprimer. Sans mesures. Le costume est lequel ? Mutisme partiel. Pensées en suspend, en sursis. Je n’ai pas ton talent Van Gogh. Juste ta maladie.
2004
Qu'écrire à la lecture de ce texte tableau ou tu nous emmènes avec toi, au fond de toi, dans la couleur de tes propres angoisses...Sont-elle identiques à celle de Vincent ?Peu importe après tout.
Tu as ce talent de nous faire partager ce voyage...Merci.
Poétiquement.
Emirelo
Bonsoir,
tombée sur la lettre "à Vincent"
quel joli texte.
Cordialement
Muriel
J'ai très envie de découvrir ce qui s'y cache !
A bientôt - cordialement !
Exprimer l'indicible en si peu de mots, comme pour une toile impressioniste, voilà qui est fait , talentueusement.
C'est cette écriture là, cette façon de faire plier la phrase, le style, l'intonnation de la pensée, à l'impression qu'il faut attraper et fixer dans le texte.
C'est cette écriture là, libératrice et évocatrice, utilisée comme arme offensive dans des textes à histoire, qui fera exploser votre talent. Talent latent qui perd son temps dans l'autre écriture, de tous les jours , donc endormante et anihilante.
Il me semble qu'il gagnerait en force tourbillonnante, à la mesure de ce qu'il évoque, avec des phrases moins étirées, moins construites ; je pense en particulier à tous ces relatifs qui cassent le rythme. Ici par exemple : "L’astre de vie qui tournoie. Ferme les yeux pour ne pas qu’il t’attache. Tourne lui le dos pour ne pas exploser. Mille couleurs et celle qui revient trop, souvent, et s’enfuit, et qui n’en est pas une, qui n’existe pas."
Peut-être que l'emploi de virgules et de pronoms personnels à la place des "qui", "que" renforcerait cette espèce d'ardeur trépidante, de tournoiement débridé, délire des mots. Idem pour les mots en "-ique", je comprends bien le principe de la répétition mais ils (les mots en -ique) sont si lourds si maladroits qu'ils annulent à mon oreille l'effet recherché.
Très bien la chute.
J'ai cherché, fasciné par les lettres de Vincent à Théo ( aussi par les lettres adressées aux amis) j'ai cherché longtemps et sans beaucoup de succès les lettres de Théo, ou les lettres d'un ami à Vincent. Je n'en ai pas trouvé beaucoup. Et tout d'un coup une lettre à Vincent.
Et quelle lettre !
Une lettre annonçant l'arrivée d'un auteur.