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Muriel Roland Darcourt - Auteur

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Monologue Maxime - Passé Simple

Publié par Muriel Roland Darcourt sur 20 Juillet 2010, 02:16am

Catégories : #Monologues, #Lettres, #Nouvelles

 Passé Simple

 

 

Max, j'ai passé une bonne soirée. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vu ça. De mes yeux je veux dire. Des jeunes gens danser une nuit durant. De mon temps cela ne se faisait pas. Il y avait des bals bien sûr et quelques dîners où l’on valsait avec un partenaire, toujours le même, que nos parents avaient choisi. Que l’on trouvait gentil pour ne pas leur déplaire et que l’on épousait s’il vous tenait la main assez fermement. Oh oui bien longtemps que je ne me suis pas tenue debout pour danser, ni même sur mes trois jambes sans l’aide de cette canne qui me sert de tuteur et qui me conduit vers la fin de ma vie. Proche maintenant puisque le temps défile vite et qu’il est rare de nos jours d’atteindre les cent ans que j’ai eu cette semaine. Jeudi. Il n’y avait pas classe et pourtant la petite n’est pas venue me voir. M’embrasser. Je l’ai attendue, derrière la fenêtre guettant sa silhouette parmi les passants. C’est là que j’ai vu le jeune homme. Celui qui portait dans ses bras la couscoussière. Au début, cela m’a simplement intriguée parce qu’il n’avait pas l’air de savoir où aller. Il prenait une direction, une autre, il se trompait de route ou il ne se souvenait plus comme moi. Les trous de mémoires sont effrayants. Je t’en ai déjà parlé souvent, ils surviennent et. Je ne m’entends plus répéter les choses une seconde fois. Je t’ai dit déjà pour l’homme à la couscoussière ? Je ne sais plus. Il ne reconnaissait pas son chemin. Il marchait d’un pas hésitant en frôlant le sol pour ne pas laisser de traces de semelles sur le trottoir. Droit devant lui comme un automate. Une sorte de pantin déguindé. Il tenait dans ses bras la couscoussière. C ’était drôle. Il me faisait rire avec sa couscoussière comme ça et je me demandais ce qu’il pouvait bien y avoir à l’intérieur. Sous le couvercle. Du couscous évidemment et bien non. Ce jeune homme ne pouvait pas transporter du couscous. Il avait l’air inquiet. De temps en temps il s’arrêtait quand il avait perdu son chemin. Il allait en arrière. A reculons il retournait au point de départ. D’où il était venu. En fait je ne me souviens plus très bien à quel moment je l’ai remarqué. Je cherchais la petite. Je guettais toutes les jeunes filles aux cheveux bruns comme les tiens. Il est passé sous ma fenêtre. Juste derrière les chrysanthèmes que tu m’as apportés la dernière fois. J’aime bien tes visites. Tu ne viens pas assez souvent. Je l’ai aperçu derrière les fleurs qui glissait avec sa couscoussière. Ce qu’il m’a fait rire je t’assure ! Moi je croyais qu’il allait tomber, penché comme il était ! Elle devait être lourde à porter cette couscoussière avec ce qu’il y avait à l’intérieur. Alors quand il s’est arrêté juste là, tu penses, je me suis courbée un peu plus en avant pour regarder sous le couvercle puisque qu’il l’ôtait à chaque fois. Chaque fois qu’il se trompait de chemin il posait la couscoussière, il soulevait le couvercle. Il regardait à l’intérieur. Il avait l’air content. Comme la petite quand je lui donne de l’argent pour qu’elle s’achète des bonbons même si je sais qu’elle n’a plus l’âge maintenant qu’elle est maman. J’ai voulu me lever mais je suis retombée en arrière, plusieurs fois. Impossible de me mettre sur mes jambes pour voir le jeune homme à la couscoussière. J ’ai dû arracher les fleurs. Au début je n’ai retiré que les têtes mais ça n’a pas suffit. Je les ai déplantées, il faudra m’en remettre d’autres. C’était plus gai avant. Je voyais un peu de couleurs puisque tu as eu la bonne idée de ne pas les avoir choisies blanches, comme celles de mercredi dernier. C’est en tirant sur une tige que le pot a glissé. Les racines refusaient d’être déterrées, elles ne lâchaient pas prise, j’ai dû secouer un peu trop fort et le pot a chuté. Et ça a fait un bruit incroyable. Un fracas terrible. Tu aurais entendu ça ! D’ailleurs les passants se sont tous arrêtés. Tout le monde se demandait ce qui avait causé un raffut pareil et moi je savais ce que c’était. C’était mon pot de fleurs. Je ne pensais pas qu’un pot de fleurs puisse faire autant de bruit en heurtant un trottoir même du dernier étage. Même si c’est très haut. Plus personne ne vient me voir à cause de ça. Autant d’escaliers à grimper décourage. Il faut être vigoureux pour venir jusqu’ici. Moi de toute façon je ne peux plus ni monter ni descendre. Je reste là. Et toi tu viens. Tu fais semblant de m’écouter. Si, tu fais semblant je le vois. Tu penses à ce jeune homme de l’autre soir qui a dansé à côté de toi. Parmi tous ces jeunes gens il n’y avait que lui que tu regardais. La musique était un peu forte mais ça m’a fait du bien d’entendre autre chose que le silence et le bruit de la rue. Ce pot de fleurs quelle résonance formidable ! Un vacarme ! J’avais la place pour passer la tête entre les barreaux de la rambarde puisque j’avais retiré les fleurs et que leur pot n’était plus là; et j’ai vu qu’il était tombé dans la couscoussière. L ’homme avait soulevé le couvercle, et le pot a atterrit dedans. Peut-être qu’il a cassé quelque chose. Certainement. Et bien le jeune homme a simplement refermé le couvercle et il est repartit emportant sa couscoussière à bout de bras, qui pesait bien plus lourd à cause de mon pot nécessairement, sans même en paraître perturbé. Il devait être complètement sourd puisque moi-même j’ai entendu le bruit de mon pot, et puis aveugle aussi. Pour ne pas s’apercevoir que quelque chose était entré dans sa couscoussière à la place de ce qui d’habitude s’y trouvait. Il a repris sa route, qu’il ne trouvait toujours pas. Tu veux un biscuit ? Tu me les as apportés lundi et tu vois, il n’en reste presque plus. Ma gourmandise me perdra. Quelle connerie. Je préfère mourir la bouche pleine de friandises. Ce sera pour bientôt tu verras. Quel jour sommes-nous déjà ? Mardi ? J’ai dû exagérer. De toute façon il ne sert à rien de s’astreindre maintenant bah. L’homme à la couscoussière est repassé. A force de revenir sur ses pas. Il a posé sa couscoussière, il a soulevé le couvercle et là j’ai pu voir à l’intérieur puisque je l’attendais. Mais j’étais trop loin. C’est haut tout de même le dernier étage. Il faut en gravir, des marches, pour venir me chercher. Ou plutôt me trouver puisque je ne peux être nulle part ailleurs qu’ici. Sauf en bas. Si je sautais par la fenêtre pour remplir la couscoussière à la place des fleurs que je lui envois. Je ne suis pas très adroite. La dernière fois certaines se sont écrasées sur le trottoir, il me semble, à moins que ce ne soit la pluie. Peut-être que l’une d’entre elle lui est parvenu je ne sais pas, je n’ai entendu aucun bruit. Autre que celui de la rue où les passants passent à l’infini. Il faut que je guette la petite. Elle ne devrait plus tarder. Son fils va bientôt se mettre en ménage avec une jeune fille plutôt gentille, qui ne parle pas beaucoup mais je ne l’ai jamais rencontrée. Il paraît. On m’a dit. J’ai cru comprendre. Tiens regarde, le voilà. Il n’a toujours pas trouvé sa route, tu le vois là avec sa couscoussière ? Cette fois je vais lui lancer un biscuit. Peut-être qu’il aime. Vendredi il n’a pas refusé mes chocolats en tout cas. Tu vois comment il fait. Hop il soulève le couvercle, il regarde à l’intérieur et qu’est ce qu’il y a ? Dis-moi toi qui es grande ! Il lui ressemble hein ? A celui de l’autre soir à côté de qui tu dansais. Je pourrais lui jeter quelque chose qui t’appartienne pour qu’il sache où tu es mais il sait. J’ai compris son manège, tes visites, ces fleurs, ces biscuits, ces chocolats, toi qui n’es pas venue depuis si longtemps ma petite, comment t’appelles-tu déjà ? Je n’ai jamais aimé ton prénom alors j’essaye de ne pas m’en souvenir. Parce que plus tu vas loin dans l’existence et plus le passé te semble beau. Les mauvaises choses se transforment et finalement il n’y a plus que de belles choses qui restent. Le passé devient le présent et le présent n’a plus que le goût de ces biscuits qui décidément sont trop sucrés. Reste la mémoire lorsque la tête le permet. Ça me fait très plaisir de te voir. Tu reviendras dimanche pour la fête, avec tous tes amis ? Ces jeunes gens qui dansent me réjouissent, et puis je commence à me lasser de cette couscoussière et de ce qu’elle contient. J’ai déjà tout imaginé, plus rien pour me surprendre. Il faudrait qu’il parte, qu’il retrouve sa route ce jeune homme maintenant. Depuis plusieurs mois qu'il arpente ces trottoirs et que je lui donne mes rêves. Je pourrais lui indiquer le chemin mais je ne sais pas s’il m’écoutera. On écoute rarement les vieilles personnes qui répètent sans fin les mêmes histoires. Pour meubler les silences. Pour oublier la consternation et l’inquiétude, la lassitude. Pour ne pas voir couler les larmes des yeux de ceux que l’on aime et qui ne comprennent pas encore à quoi sert une couscoussière.

 

Dimanche 2 novembre 2003

 

 

Muriel Roland Darcourt

Monologue à Maxime - Passé Simple

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Celibataire et fier de l'être 15/05/2013 10:46


Très beau dialogue à la fois cuisant (la couscousière ) et un tantinet sardonique :)

Le Chevalier Dauphinois 14/04/2012 08:09


Il y a quelques "siècles", lorsque je vis, sur un parchemin légèrement déroulé sur la table ronde, le mot soliloque centré dans la phrase, je me suis mis à rêver.


  J'imaginais un pays avec des femmes nues (je n'ai pas vu d'homme) avec le bonheur partout, des fruits aux couleurs uniques, des feuillages bruyant tout en étant silencieux.


  Mais le moine-scribe coupa mon rêve au moment où je m'approchais d'une Eve blonde. Il me dit : "Quand un mot t'est inconnu, soit tu l'imagines et tu vivras seul dans ton monde, soit tu en
demandes la signification et tu t'entoureras d'autres personnages".


  Diantre !....La connaissance regroupent elle les gens ?

Georges 23/09/2011 21:51


merci d'avoir cree ce site. il est formidable.


Janis 22/09/2011 10:35


J'aime aussi ce ressassement, cet ostinato, ce cheminement éclaté dans une mémoire qui défaille.
Une remarque cependant : même si c'est justifié par le thème, la présentation hyper compacte, sans respiration, sans alinéas ni sauts de lignes, m'a tout d'abord rebutée. En même temps, ce côté
serré va avec ton sujet. Peut-être faire des lignes un peu plus courtes ? (c'est peut-être pas possible sur le site ?)


Coline 22/09/2011 10:34


J'ai beaucoup aimé, le texte est très représentatif des ces fils déroulés, emmêlés, coupés, raboutés, colorés parfois de drôlerie et souvent de mélancolie... un vraiment bon texte ... qui me fait
horriblement peur !


Esther 22/09/2011 10:34


Je le trouve très bien ce texte, dans la disposition (laquelle m'a, je l'avoue, rebutée de prime abord) et dans l'expression.
Il traduit parfaitement à mes yeux, le fil zigzagant des pensées échevelées du personnage, sa perte d'identité et de repères, la façon dont les idées s'associent, pour passer des souvenirs à
l'interrogation, mélanger les fantômes et la réalité ; et cette obsession avec la couscoussière qui à force devient aussi la quête du lecteur. C'est criant de vérité et c'est porteur de grande
émotion. C'est réussi même si loin d'être réjouissant à lire.


Mémoire 16/09/2011 20:54


Je trouve que l’ensemble trahit bien le désarroi de celle qui ne se souvient plus, oublie ce qu’elle a dit juste avant. Mais il faut un peu de travail parce qu’il y a quelques fautes (surtout
l’accord des participes passés), un équilibre des phrases qui n’est pas très unitaire : parfois très courtes, parfois longues un peu trop. Cela déséquilibre un peu la lecture. L’objectif de ce
texte étant le désarroi, des phrases courtes sont plus percutantes et plus logique dans ce contexte d'Alzheimer ou assimilé. J’ai noté très positivement certaines tournures assez fortes, notamment
la fin qui me plaît beaucoup. Il y a quelques répétitions, mais ça passe, sauf cette couscoussière à toutes les sauces, là il y en a trop. Par exemple quand cela est plus explicatif que narratif,
utiliser des synonymes, à moins que la vieille dame soit vraiment obsédée par cet ustensile de cuisine spécialement. Quand on écrit un texte qui est une suite de pensées, il est tout à fait
justifié de pratiquer ce genre de répétitions obsédantes, mais cela peut nuire à la fluidité de lecture, tout est question d’équilibre. Je me demande si mis au masculin, ça passerait peut-être
mieux. Avec un peu de travail, je crois que ce texte traduira fort bien le propos voulu.


Pascale 11/09/2011 20:21


Une grande émotion se dégage de ce beau monologue. On voit véritablement cette vieille femme à sa fenêtre, on ressent sa solitude probablement, sa tristesse sans doute. Le personnage est attachant,
vivant, le style épuré et élégant en effet. Mais qu'y a-t-il dans ce couscoussier...


Ed 08/05/2011 13:14


Red point !


AMD 18/03/2011 23:48


Magnifique soliloque poignant et malicieux.


Eli 25/02/2011 16:07



Il y a autre chose à découvrir dans la couscoussière ...
en rapport avec le corps et l'esprit ...
Je n'ai pas encore trouvé quoi mais j'y reviendrai ...



Bruno 25/02/2011 16:07




l'homme à la couscoussière porté par la plume talentueuse de Muriel Roland...
quelle élégance dans l'écriture....
que d'émotions dans les mots...
subtil, grave, poètique...et si touchant
Un coup de coeur ce texte !
Merci Muriel Roland



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