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Muriel Roland Darcourt - Auteur

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Poésie : Lettre à Vous - Les Amants Terribles

Publié par Muriel Roland Darcourt sur 5 Avril 2014, 01:22am

Catégories : #Poésies, #Monologues

 

 

Les Amants Terribles

 

 

Je suis passée vous voir sans penser vous trouver là
Au hasard de mes pas
Je suis arrivée jusqu’à vous sans oser m’approcher,
Je vous ai regardé
Dormir, sans paix.
Les oiseaux se sont tus, je retenais mon souffle, mes prières.
Pourquoi ont-ils fait cela ? Est-ce vous, les autres ? Cette révolte. Cette colère.
Alentour j’entendais les saluts,
La joie de certains et l’ennui aussi, les chahuts.
Chacun chez soi,
Seul ou en famille depuis des siècles, des années, quelques mois.
Il y avait des fleurs mais pas pour tout le monde,
Des visites, quelqu’un agenouillé, un autre qui se pressait,
Le silence à la ronde
Un arrosoir plein d’eau
Quelques photos.
Je m’expliquais les vies, ce qu’elles avaient pu être,
Peut-être
J’en complimentais deux - trois qui avaient vécu longtemps
Qui avaient souffert plus que d’autres
Forcément.
Je les ai appelé, hep vous autres !
Savez-vous ce qui se passe chez nous en ce moment ?
Voyez-vous toutes ces guerres inutiles,
Ces victimes inutiles,
Vous tous sous vos monuments.
Des listes de noms, sans causes
Tous les âges, tous, de toute façon alors pourquoi précipiter les choses ?
Les alignements
Sous le soleil éclatant
Sous les ombrages des arbres, ce silence apaisant
J’aime parler dans cet endroit, plaisanter
Et j’espère un rire, un sourire,
J’aime marcher
Et vous lire
A travers quelques dates, quelques plaques laissées
Là pour la mémoire, pour la gloire, à perpétuité.
Il y a des chapelles et un trou commun
Pour ceux dont on ne sait rien.
Je suis arrivée jusqu’à vous et j’ai imaginé l’horreur
La peur
Ma peur m’empêchait d’avancer plus loin.
Je n’ai pas osé passer
Devant vous l’air de rien
La pierre était fêlée.
Je me promenais innocente et j’ai levé le regard, baissé la voix.
J’ai senti qu’il ne fallait pas.
Il y avait une tête de marbre, éclatée.
Il y avait une statue, balayée.
Il y avait le toit qui s’écroulait et le granit déchiré.
Cette tombe était en larmes,
En drame
J’ai vu vos yeux menaçants qui m’interdisaient un mot, un pas de plus,
J’ai entendu votre rage, je me suis tue
Le sol se serait ouvert si j’avais osé
Vous braver.
J’ai entendu : n’avance pas !
Ne viens pas.
Ta gueule.
J’ai entendu : qu’est ce que tu fais là !
Tu ne comprends pas
Toi non plus.
Pour qui te prends tu
A nous imaginer comme ça
Tu ne connais rien de nous, tu ne sais pas,
N’avance pas.
J’ai vu la ferraille plantée dans vos cœurs, vos visages fous et vos lèvres crevées,
Vos ossements séparés.
L’un à côté de l’autre, dans deux cercueils, séparés.
Une petite fille courait dans les allées,
N’y va pas !
N’approche pas,
Ils ne veulent pas.
Ils sont debout,
Devant nous
N’approche pas.
Ils nous tiennent en respect au bout de leurs lances,
Ils font la guerre depuis qu’ils sont enterrés là,
Comme ça.
Ils me parlent, je recule, ils s’avancent.
Va t-en toi, petite fille, plus loin,
Va dire bonjour aux enfants le long du chemin,
Montre leur ce qu’est la vie à sept ans,
Ce que c’est d’être vivant
A cet âge, certains ne savent pas.
Moi je reste là.
Je fais face
Même si la peur m’enlace,
Même si je pleure
De terreur.
Je comprends. Ils me disent, tu vois, notre amour n’était pas possible,
Impossible
Personne n’a voulu,
Nous n’avons pas pu,
Nous l’avons fait quand même.
Tu vois ce qui arrive
Lorsque l’on se croit libre
Que l’on fait ce qu’on veut
Qu’on s’aime
Alors qu’on ne doit pas. Qu’on joue avec le feu.
Ils nous ont mis ensemble, ils n’ont pas pu faire autrement.
Nous l’avions dit,
Nous l’avions écrit,
On les a obligé.
Nos corps enlacés quand ils nous ont retrouvé.
Ils le savaient pourtant.
Et toi
Puisque tu es là,
Encore, puisque tu nous écoute
Crier de l’au-delà
Ecoute.
Nous avons gratté la pierre à main nue
Pour pouvoir nous toucher.
Nous avons soulevé l’alcôve avec nos pieds
Nous avons hurlé
Pour réveiller les autres, qu’ils sortent la nuit pour nous aider
Personne n’a pu.
Ils ont scellé nos sarcophages, d’acier,
A l’un et à l’autre et cette barrière
Tu vois est plantée
Dans la terre
Elle est en fer rouillé
Jusqu’à 10 mètres au moins de profondeur et nos cœurs saignent depuis 90 années.
Nous ne pouvons plus nous embrasser.
Tu vois ce qu’ils ont fait ?
On voulait être ensemble pour l’éternité,
Ils nous ont séparé.
Alors avance maintenant et dis nous
Dis nous
Que tu regrettes cette inhumanité.
Comprends que nous ne cesserons jamais de crier
Pour que l’on sache, que personne ne recommence jamais.
Approche toi de la tombe,
De nos tombes
Et sculpte dans la pierre
Grave jusqu’à la terre
Creuse dans nos âmes, dans nos plaies :
Malgré vous,
Malgré tout,
Ces deux là s’aiment à tout jamais.

 

   

Belleville, dimanche 4 juin 2006, 15h30

 

 

Muriel Roland Darcourt

Poésie - Lettre à vous - Les Amants Terribles

 

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Commenter cet article

Nine 11/02/2013 23:35


J'ai été très émue à la lecture de ce poème, qui avance par vagues successives de mots de plus en plus forts, dans lesquels j'ai trouvé beaucoup
d'emphase, de grandeur.
Il représente pour moi une manière d'hommage à tous les innocents qui meurent pour rien, sans distinction, et je sens beaucoup de colère dans cette "tirade", bien qu'à la fin, on voit venir
l'acceptation.
Je peux dire que j'ai eu l'occasion de connaître ces sentiments, que je retrouve là. Ma lecture en devient un bonheur. Merci.

Nine

aannecy74 22/10/2011 21:46


etonnant ce texte .. je serais pas trop ou le ranger.... interressants.... la poésie est fantasque et en cela c'est une poésie ... une poésie, une nouvelle ... une nouvelle poésie ... j'écris de la
poésie et j'aime encore les rythmes des rimes et quelques et dans certain de mes textes la rythmique... mais je dois me liberer pour aller vers ce type de texte..... presque un début d'autre chose
.. je manque de maturité dans l'écriture....


Violette 19/08/2011 18:25


Bon sang de bonsoir !!


quelle lecture ............

captivée, vous m'avez captivée.


"Cette tombe était en larmes"


Honoré 19/08/2011 18:11


Magnifique poème où la vie après la mort vient se rappeler à nous.


Juliette 19/08/2011 16:10


J'adore ! Les cimetières sont pleins de vies et de vécus, certaines tombes racontent une histoire à qui veut savoir...
Un écrit très romantique qui met en exergue la force parfois tragique de l'Amour, et son éternelle quête.


Jornie 19/08/2011 16:09


un poème très ouvert, à nos interprétations !
Et un poème libre, qui se vit encore plus qu'il ne se lit, et déchaine notre imagination! J'avais plein d'images qui se succédaient pendant ma lecture!
J'ai beaucoup aimé et l'ai lu d'une traite, la longueur entre dans son jeu !
Bravo j'ai beaucoup aimé !!
Merci


Yann 19/08/2011 10:41


une grande lecture devant cette tombe (je suppose), j'ai pensé aussi (même si ce n'est pas le but du poème) aux monuments aux morts, différentes lectures possibles, un poème ouvert et qui donne
beaucoup, j'ai adoré,


Marin 18/08/2011 11:33


très beau vraiment....je pense que ça tient plus de la nouvelle;
la seconde partie donne des frissons.....


Tana 18/08/2011 11:32


Et là, je suis désolée, c'est tout simplement Magnifique.


Karo 15/05/2011 14:23


"Roméo et Juliette" revisité de belle manière, je trouve. C'est prenant.


Lisse 12/05/2011 09:48


J'ai adoré.


JB 04/03/2011 17:03


La mort n’est-elle pas l’aboutissement de la vie ?
J’en parle souvent aussi.
J’aime votre écriture...


Clo 04/03/2011 17:02


L’amour au delà de la mort...
Terrible !
Pas besoin de photos le choc et le poids sont rassemblés dans les mots.


Eli 25/02/2011 16:09



Extrêmement émouvant
Merci pour ce poème



papabul 25/02/2011 15:16




Les Amants Terribles


haletant, vous rendez la mort ... vivante .. et cette colère qui éclate sur ces mots d'amour.. j'adore


merci pour la promenade, je regarderai "nos chers disparus" autrement ou plutôt, je tacherai d'ouvrir mes 'sens' pour les laisser s'exprimer...


papabul




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